6 mois après

Le hasard des chiffres (ou loi des chiffres pour certains)… J’aime à m’en amuser. 6 mois après le grand tremblement de terre du Tohoku, nous sommes le 11 septembre 2011, une date encore dans toutes les mémoires, une date qui célèbre une catastrophe qui a déjà dix ans…
Sauf que pour cette fois, je n’ai pas voulu m’épancher personnellement sur la situation du pays. Je n’ai pas eu envie de rajouter une voix d’expatrié occidental francophone, anglophone ou autre dans la masse qui va déferler aujourd’hui. J’ai voulu donner la parole à un Japonais, un enfant du pays, directement concerné, touché par le 11 mars 2011.
Cet homme s’appelle Kunioki Yanagishita, il est le traducteur en anglais de Kenzaburo Oe [oé], le prix Nobel de littérature. Il s’exprime aussi extrêmement bien en français, langue dans laquelle il a bien voulu s’adresser aux lecteurs de Color Lounge. Pour finir ce beau palmarès, c’est aussi un excellent connaisseur en histoire, ce qui lui permet de mettre la situation aujourd’hui en perspective avec ce qui a pu se passer auparavant.

Le 11 mars et quelques jours peu après
Cedric RiveauTrois catastrophes incroyables ont frappé le Japon, l’une après l’autre. Deux étaient des désastres naturels, l’autre était un désastre humain. D’abord, un tremblement de terre de magnitude 9 a secoué le nord-est du Japon, c’était un des plus forts séismes que la nation a expérimenté dans son histoire. Quelques minutes après, un tsunami avec des vagues de 15 à 23 mètres de haut a pulvérisé les villes le long des côtes. Un jour après, il y a eu une explosion du bâtiment abritant un des six réacteurs de la centrale nucléaire de Fukushima, et quelques jours après, il y a eu une série d’explosions du même type. Bientôt, à la télé, on voyait des scènes d’eau radioactive coulant librement dans l’océan de la bouche d’un conduit de drainage, et en même temps, on entendait que des radiations dans l’air avaient été détectées. De plus, chaque jours, on entendait aux nouvelles que le nombre de morts à cause du tsunami continuait à grimper. Cela me rendait désespéré.

Trois mois après
Le 11 juin, M. Kenzaburo Oe, le deuxième lauréat japonais du prix Nobel pour la littérature, a prononcé un discours à la conférence de l’association des journalistes. Il m’a fait l’honneur de me demander de le traduire en anglais pour les invités des pays étrangers. Le titre de son discours était De Bikini à Fukushima. Comme le titre l’indique, il a parlé de ce qu’il pense de la crise à Fukushima en faisant référence à l’incident de l’Atoll Bikini en 1954 où 23 pêcheurs japonais ont été irradiés par des retombées radioactives à cause de l’essai d’une bombe H. M. Oe a examiné essentiellement la vie d’un des pêcheurs, le plus jeune. Il a ponctué son histoire avec les faits historiques qui étaient vraiment édifiants.
L’essai de la bombe H était un secret militaire des États-Unis que personne n’aurait appris si ces pêcheurs n’avaient pas été exposés. Au moment du test, les pêcheurs opéraient hors de la zone dangereuse établie par l’armée américaine, mais les retombées de fines poussières blanchâtres de corail calciné, contenant des produits radioactifs à haute dose, sont tombées sur eux. Les effets de la radiation ont commencé à apparaître sur la peau et les cheveux des pêcheurs et sept mois après un des pêcheurs est mort. (On parlait de « cendres mortelles » et je me souviens que quand j’étais petit, je devais éviter la pluie et on ne mangeait pas de thon.)

Le gouvernement japonais n’a pas demandé beaucoup d’argent aux États-Unis comme réparation pour les pêcheurs, à la place, il leur a demandé la technologie atomique et l’installation d’un réacteur nucléaire au Japon. Les gouvernements de nos deux pays essayaient durement de supprimer l’opposition contre l’énergie nucléaire dans l’archipel avec l’aide des médias, particulièrement le Yomiuri, un journal, et NTV, une nouvelle chaîne de télévision commerciale. En fait, la CIA donnait beaucoup d’argent à M. Matsutaro Shoriki, le propriétaire du Yomiuri et NTV, pour faire la propagande et supporter les États-Unis, pour soutenir l’idée de l’énergie nucléaire et lutter contre le communisme. Bientôt, le premier réacteur nucléaire était installé à Tokaimura à Ibaraki. L’homme politique qui contribuait le plus à adopter la politique nucléaire au Japon était M. Yasuhiro Nakasone, un nationaliste qui aime parler de la supériorité de la race japonaise, comme M. Shoriki qui était devenu le magnat des médias japonais et aussi un membre du Parlement. (M. Nakasone devint premier ministre en 1982 et il était en fonction jusqu’en 1987.)
Après le désastre à Fukushima, M. Nakasone a dit dans un entretien pleine-page d’un journal : « L’accident est très malheureux ; il faut que nous surmontions cette catastrophe ; c’est la force de la race japonaise ; le monde n’est pas contre l’énergie nucléaire. »
Vers la fin de son discours, M. Oe a dit que, peu après la catastrophe, on voyait à la télé des jeunes qui disaient, « Courage, Japon! » ou « Tout va bien avec le Japon! » M. Oe a dit que ces mots rappelaient les mots de confiance de M. Nakasone. Il a dit que lui, au contraire, écoutait une voix différente, celle d’un vieillard comme lui, mais qui, à l’age de quatorze ans, avait dû quitter l’école pour devenir pêcheur pour lutter contre la misère de sa famille et qui, six ans après, avait été irradié à Bikini, mais qui continue à faire face à l’hypocrisie et l’arrogance du gouvernement japonais qui suit sa politique nucléaire.

Six mois après
Bien que la crise à la centrale nucléaire à Fukushima ne soit pas encore résolue et bien qu’il y ait beaucoup d’évacués qui sont privés de l’espoir de revenir dans leur ville natale, et en dépit du fait que l’on doit toujours être inquiets de la contamination de notre nourriture, seulement cinq mois après le désastre, le gouvernement a pris une décision de reprendre l’opération d’un des réacteurs nucléaires à Tomari en Hokkaido. Ce gouverneur-là a accueilli cette décision favorablement et a dit que c’était bon pour l’économie de la région. Je m’inquiète que l’opinion des autorités à déjà commencé à pencher vers l’énergie nucléaire. Je ne peux rien dire à propos du gigantesque tremblement de terre et du colossal tsunami sauf qu’ils nous ont fait réaliser l’immensité de la force de la nature. Mais je veux dire que la crise à Fukushima est le résultat de l’arrogance démesurée de l’humanité. C’est le prix que nous devons payer pour notre avarice, notre désir d’une vie de confort et surtout notre stupidité de croire dans la sécurité assurée par nos scientifiques et nos gouvernements.
Jusqu’à aujourd’hui, l’humanité a connu trois accidents majeurs avec des réacteurs nucléaires. J’en mets ma main à couper qu’il y en aura d’autres même s’il y aura des développements technologiques. C’est un fait que l’on ne peut pas nier. L’homme n’est pas infaillible, donc avec ce qu’il produit, il y aura inévitablement des dysfonctionnements. Il y aura aussi des erreurs humaines.

Aujourd’hui, il y a plus de 440 réacteurs nucléaires dans le monde et il y a des pays qui projettent la construction de beaucoup plus. L’énergie nucléaire est le fruit interdit que l’humanité a goûté dans l’arbre de la connaissance. Je veux dire que les désastres créés par l’homme apportent du désespoir et de la colère pires que ceux produits par la nature, donc si l’on désire goûter le fruit défendu de la technologie humaine, on doit être prêt à souffrir de conséquences terribles. Il y a des personnes, parmi mes compatriotes, qui proclament que l’énergie nucléaire est indispensable pour le Japon et que l’on doit donc reprendre l’opération des réacteurs suspendus le plus tôt possible. Ils insistent que les 30% de l’énergie qui sont engendrés par nos réacteurs nucléaires soient maintenus. Sinon, l’économie de la nation sera en plein marasme. Je tiens à leur dire : « Et alors? Sûrement, on peut se débrouiller. 30 pour cent de moins de confort est mille fois mieux que vivre dans la peur d’un holocauste nucléaire. De plus, des autres formes d’énergie propre pourront bientôt remplacer cette énergie diabolique à double tranchant. »

J’avoue qu’avant de lire le discours de M. Oe, je n’avais pas d’opinion forte contre l’énergie nucléaire parce que fondamentalement je suis nihiliste. Mais après avoir lu son discours, qui était une grande révélation, je suis catégoriquement contre. M. Oe est la voix de la conscience de l’humanité. L’énergie nucléaire peut engendrer des milliards de lumières pour illuminer le monde, mais la voix de M. Oe est une bougie qui éclaire le cœur des hommes. Je suis un vieillard qui entend mal, mais j’entends la voix de l’humaniste six mois après la catastrophe et je continuerai à l’écouter pour beaucoup plus d’années.

Quelques liens pour les personnes qui veulent en savoir un peu plus sur Kenzaburo Oe.
Une vidéo d’Arte sur sa vie de famille découpée en cinq parties :
vidéo 1vidéo 2vidéo 3vidéo 4 – vidéo 5 (?)

Une interview de Philippe Pons recopié dans un blog.
Un article publié dans le Japan Times le 8 septembre où Oe demande au nouveau Premier ministre de stopper l’énergie nucléaire.

L’image de couverture provient de Magnitude 9, un recueil d’illustration aux éditions CSFL dont les bénéfices sont reversés aux gens du Tohoku. Rencontre avec Jean-David Morvan – auteur du projet – le 20 septembre à l’institut de Tokyo.

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