Portraits d’avril 2013

Encore une longue série pour le mois d’avril avec des portraits de Hokkaido, de Kyoto, de Yoshino, de Kawagoe et bien sûr de Tokyo.

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▲ 1er avril – Kimura san, 58 ans, boulanger – Hakodate
En début de matinée, après avoir réglé la note à l’hôtel, Cyril et moi avons cherché une boulangerie. Une envie de pain. Comme ça. Incompressible. Entre l’hôtel et le fameux mont Hakodate, nous avons trouvé le magasin à l’angle d’un carrefour. Nous nous sommes retrouvés dans une de ces boulangeries japonaises typiques, sans chichi, avec des paniers en osier qui présentent les différents pains/viennoiseries. Au début, j’ai eu un peu peur d’être dans un de ces lieux qui fabriquent des pains à mi-chemin entre le pain au lait et le pain viennois aussi ai-je visé en priorité des viennoiseries dont l’aspect me paraissait appétissant. Comme je sympathisais déjà avec une des vendeuses, j’en profitais pour lui demander si la boutique était ancienne et qui était le responsable des fourneaux. Elle m’a désigné Kimura san qui manipulait ses préparations devant ses fourneaux à travers la baie vitrée qui séparait l’espace pour les clients du reste. Voyant sa bonne tête, je me suis permis de passer la mienne par la porte ouverte à côté pour lui demander son portrait s’il n’était pas trop occupé. J’ai réussi à faire la photographie entre deux fournées alors qu’il effectuait des rotations entre les fours et les espaces de travail. La situation l’amusa. Pendant qu’il manipulait les pains brûlants avec ses gros gants, il m’a expliqué son histoire.
Boulanger, il l’est depuis qu’il a 21 ans. Il a commencé comme vendeur. Il est venu dans cette boulangerie pour y travailler, comme vendeur puis comme préparateur 30 ans auparavant. Lorsque l’ancien propriétaire a pris sa retraite, Kimura san a souhaité continuer et il a racheté l’endroit. Les autres employés se sont mis à écouter avec moi car il découvrait l’histoire de leur employeur, ce qui ne manqua pas de m’étonner.
Une fois nos achats effectués, nous sommes retournés dans la voiture garée en double file. Je n’ai pas pu m’empêcher de les goûter aussitôt et de les apprécier bien plus que je ne l’avais cru au premier abord. Après cela, je me suis précipité de nouveau dans la boulangerie pour passer la porte et lancer un bruyant cri de satisfaction à Kimura san afin de lui signifier combien j’avais aimé ses productions. Cela lui fit très plaisir.

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▲ 1er avril – Minako, 16 ans, lycéenne – Hakodate
Dans le bâtiment historique de la préfecture de Hakodate, il est possible aux visiteurs d’enfiler un costume d’époque pendant une demi-heure et ainsi de profiter de l’endroit avec une robe ou un costume comme on en porte qu’une fois dans sa vie. La séance de maquillage est comprise. À peine entré, j’ai remarqué Minako au bout du couloir et me suis précipité à sa rencontre pour voir de quoi il s’agissait. Le temps que j’arrive, elle était déjà monté avec ses parents dans la salle de bal, la salle avec la terrasse qui donne sur la ville, la terrasse où chacun fait une photo souvenir. Elle n’avait pas froid. Malgré sa timidité, je pouvais lire sur son visage un bonheur tinté de fierté grâce à cette robe qu’elle portait. Comme elle n’avait que 16 ans, j’ai aussi demandé à ses parents la permission de faire son portrait. Ils étaient venus en famille à Hokkaido. Ils habitent à Yokohama et n’étaient là que pour quelques jours. Minako avait choisi sa robe d’un coup d’œil car celle-ci l’avait appelée dès qu’elle l’avait vue. Je me suis approché pour observer cet habit compliqué et chargé et je lui ai demandé si cela n’était pas trop lourd. Elle me dit que oui.

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▲ 1er avril – Eiko, la soixantaine, femme au foyer – Hakodate
Après Minako, je suis redescendu pour visiter le premier étage du bâtiment. Lors de la visite du second étage, dans cette même salle de bal, Eiko est arrivée avec son mari. Elle semblait encore plus heureuse que Minako de porter un tel costume. Elle avait souhaité quelque chose de plus sobre mais avait du coup plus froid que la jeune lycéenne. J’ai plaisanté avec son mari en lui demandant si je pouvais lui voler sa femme pour faire une photographie improbable dans cette salle parfaitement adaptée pour la situation. Comme avec Minako, il ne manquait que le quatuor qui effectuait quelques partitions pour se croire transporté au XIXe siècle. Dans cette salle, les gens comme son mari ou moi étions les anachronismes inadaptés à l’environnement. Il a ri a m’a prié de faire le meilleur portrait possible de sa jolie femme.
Eiko ne travaille pas, elle est femme au foyer. Elle vient d’Osaka ce qui me surprit car à aucun moment je n’avais remarqué son accent du Kansai. Hasard des rencontres, ils habitaient la région de Kanagawa, comme Minako. Eiko et son mari visitait Hakodate pour la première fois et ils semblaient beaucoup apprécier leur voyage.

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▲ 1er avril – Noriko, 63 ans, femme au foyer – Hakodate
Luttant contre un vent vif qui balayait les rues historiques de Hakodate, Noriko rentrait chez elle, vent debout, son sac à provisions dans la main gauche. Il dégageait d’elle une grande aura positive rayonnante qui m’a tout de suite donné envie de lui parler, interrompant brutalement ma conversation avec Cyril. Ma demande l’a étonnée de manière proportionnel au fait que je lui parle, non seulement en japonais mais pour autre chose que mon chemin. Au début donc, tout en me parlant avec ce magnifique sourire, elle se méfiait et ne souhaitait pas trop communiquer. Curieusement, elle avait accepté son portrait mais pas beaucoup plus. Au fur et à mesure de la discussion, devant mon enthousiasme et mon véritable intérêt pour sa personne, elle se détendit et se laissa aller. Des informations délivrées d’abord au compte gouttes, j’ai fini par noter son adresse postale sous son œil validateur afin de lui envoyer la photographie lorsque j’aurai le temps. Alors qu’elle avait prononcé son prénom du bout des lèvres peu de temps après le portrait, elle me donnait son nom de famille, les caractères chinois pour l’écrire correctement et son code postal. Cyril nous regardait très amusé de la situation et découvrait une nouvelle fois comment je travaillais avec mes modèles. Petit à petit donc, elle s’est confiée à nous et le paroxysme fut atteint lorsque je lui annonçais que nous étions français. Noriko avait appris ma langue au lycée et n’en avait gardé que des bribes décousues. Toujours est-il qu’elle raconta une anecdote qui fit sourire. Elle avait cru que « Je vous aime » était une salutation et l’avait prononcé à plusieurs reprises devant des Français. Voyant leurs réactions, elle avait fini par demander ce qui se passait et réalisa cette adorable méprise. Son professeur lui avait aussi enseigné des chansons qu’elle n’osa pas nous réciter, trop d’années s’étant écoulée depuis la dernière fois.
Nous nous sommes quittés avec de grands gestes, comme des voisins qui ne s’étaient pas croisés depuis quelque temps.

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▲ 2 avril – Masahiro, 38 ans, bento – Sapporo
Un homme tout en carreaux, sur un triporteur, je ne voulais pas le rater. Grâce au feu rouge, je l’aperçus sur le trottoir d’en face qui attendait de pouvoir traverser ce petit carrefour derrière l’ancien siège du gouvernement de Sapporo et j’ai attendu qu’il arrive pour l’arrêter en plein élan. Masahiro transportait des bento, plein de bento et se rendait à son lieu de vente un peu plus loin, en plein centre-ville, avec des immeubles qui n’allaient pas tarder à déverser des hordes de salariés en quête de quoi se restaurer pour le déjeuner. Masahiro lui resterait sur place jusqu’à épuisement de son stock et apparemment, cela ne durait jamais très longtemps.
Il y a cinq ans, il a lancé son propre magasin et en plus de la vente sur place, il se déplace donc avec son triporteur à la rencontre des clients. En hiver, alors que les rues de la préfecture de Hokkaido sont recouvertes de neige, il vient à pied. Il travaille donc toute l’année. En ce tout début avril, s’il y avait encore de gros congères de neige salis par des milliers de pots d’échappement, les rues étaient tout à fait praticable et il avait donc retrouvé son vélo encombrant depuis peu. Masahiro est spécialisé dans les bento bio, avec des produits sélectionnés pour cela, du riz complet, etc. Il n’a pas soulevé le tissus qui recouvrait les plats mais à le voir, à son beau visage recouvert d’une peau ferme et rougi par le froid, on se disait que ce qu’il préparait devait être goûteux et sûrement bon pour la santé. Son magasin s’appelle Chimu Chimu.
Masahiro est né à Sapporo et y habite depuis 38 ans.

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▲ 2 avril – Koji & Reina, 19 ans, étudiants – Sapporo
À la sortie du café/salon de thé où j’ai fait mon orgie de flans, j’ai tout de suite vu ce couple adorable. Koji faisait d’abord la moue devant cette demande incongrue, un peu rapide et je dus expliquer mes intentions un peu plus calmement pour obtenir ce que je voulais. Ils étaient tous deux en vacances et se promenaient tranquillement dans le centre de Sapporo. Koji était en science de l’éducation et Reina en coiffure. Ce qui m’a plu dans leur tenue, c’est ce côté Harajuku avec une petite note différente, un quelque chose qui faisait qu’on y était pas tout en essayant d’y être le plus proche possible. Ils sont nés tous les deux à Hokkaido, à Nemuro que je ne connais pas. Ils vivent à Sapporo depuis qu’ils sont entrés à l’université.

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▲ 2 avril – Aoi & Ayaka, 21 & 20 ans, hosto – Sapporo
J’ai très peu discuté avec eux. Il faut dire que ce genre de personnage ne fait que jouer un rôle à longueur de temps et il devient difficile à discerner ce qui est vrai de ce qui est inventé pour la personne avec laquelle il discute, comme cela doit le devenir pour eux après un certain temps à inventer des histoires. Je me trouvais dans cette fameuse rue commerçante piétonnière et aux alentours de cette salle de jeux, il y avait une faune fascinante. Après le côté Harajuku de Tokyo avec Koji et Reina, je me retrouvais au milieu d’un pseudo Kabukicho de Shinjuku avec des hôtes et des hôtesses tous aussi fascinants les uns que les autres. Comme je voulais aller aux toilettes, je suis entré dans la salle de jeux où j’ai trouvé Aoi et Ayaka en pleine discussion. Aoi a d’abord joué la star en faisant l’idiot, en acceptant à condition qu’il soit de dos ou qu’il se cache le visage… La négociation fut difficile tout comme l’obtention d’informations personnelles par la suite. Si j’ai pu faire la photographie, c’est principalement grâce à Ayaka.

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▲ 2 avril – Yoshida san, 42 ans, vendeur – Sapporo
Dans un guide japonais, j’ai repéré une vieille boutique de briquets, toujours dans cette rue commerçante. Nous étions passé la veille mais un peu trop tard et elle était malheureusement déjà fermée. Ce fut partie remise le jour suivant car mon intuition me disait qu’il fallait s’y rendre. Je ne m’étais pas trompé. Lorsque nous avons poussé le battant droit de cette très vieille double porte en bois, on pénétrait dans la caverne d’Ali Baba. Il y avait bien quelques briquets juste à droite, sur le comptoir de la caisse mais tout le reste était un mélimélo d’objets en tout genre, impossible à définir. Deux « hosts » entrèrent derrière nous pour acheter des briquets et se mirent à fumer dans le magasin ! Après un inventaire rapide des méandres du magasin, je finis par apercevoir Yoshida san, tel un ours dans sa tanière. Il était occupé à réparer je ne sais plus quoi. J’attendis un peu que le nombre de visiteurs/clients diminue pour lui proposer de le prendre en photographie à l’intérieur. L’endroit était plutôt populaire et référencé dans plus d’un guide car il y avait même quatre Chinois qui « visitaient ».
Yoshida san accepta avec plaisir et me demanda où il devait se mettre. J’avais cru qu’il était le patron de cette boutique étonnante mais il n’en était rien. Le propriétaire n’était pas là car il venait surtout le soir et il le regrettait car il me promit qu’il était dix fois plus intéressant que lui. Comme Yoshida san voyait mon intérêt pour le lieu, il m’invita à observer les photographies qui se trouvait derrière le comptoir en face de la caisse. Ebahi, je découvrais de vieux clichés en noir et blanc d’un pilote, d’un destroyer, d’un chasseur zéro… L’homme avait été un pilote de guerre ! Il avait plus de 80 ans m’expliqua Yoshida san sans pouvoir très bien définir son âge avec exactitude. Le magasin lui avait 110 ans, mine de rien… Yoshida san lui y travaillait depuis déjà 30 ans. Là aussi, mine de rien. Il m’expliqua que le magasin était bien spécialisé dans les briquets ainsi que dans les pistolets… Il n’y avait en fait qu’une partie des briquets exposés. Les objets de collection étaient ailleurs et étaient visibles via un catalogue.

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▲ 2 avril – Yuka & Yuichi, 30 & 31 ans, freeters – Sapporo
Mon regard tomba sur ce couple au dernier moment alors que nous étions en train d’atteindre la fin de la galerie commerçante. J’ai tourné les talons d’un coup pour aller les voir en les contournant et ne pas les surprendre par derrière. « Mais qu’est-ce qu’il nous veut celui-là ? » exprimaient-ils sur leur visage. Je parvins à les détendre et ils finirent par accepter. Tous deux viennent de Sapporo et cherchaient un restaurant pour le déjeuner. Ils ne savaient pas très bien où ils iraient et choisiraient un lieu qui les inspireraient.
Ils viennent tous les deux de Sapporo et travaillent comme freeters. Leur franchise m’étonna. Lors de mes portraits, j’ai dû en croiser plus d’un et ceux qui devaient l’être – sans que j’en suis certain donc – avaient une réponse évasive sur leur profession. Cette situation instable de petits boulots cumulés fait partie de celle qu’on n’avoue pas aussi facilement. Soit ils étaient parfaitement décomplexés par rapport à cela, soit on en faisait pas toute une histoire du côté de Hokkaido. Je ne le sais pas. Du coup, je connaissais leur situation professionnelle bien plus que leur métier car freeters ne désigne rien de particulier. Je n’insistais pas.
Je me mis aussi à parler du festival de la neige dans leur ville en janvier ce qui les amusa. Ils ne semblaient pas plus intéressés que cela, ils me disaient que c’était sans doute à voir une fois dans sa vie mais que cela suffisait. Ils me précisèrent aussi avec un sourire qu’il ne fallait pas que j’ai peur du froid.

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▲ 2 avril – Tamae, 25 ans, réception – Sapporo
Après avoir parcouru le hall et des couloirs afin de trouver l’accès à la tour JR de la gare, nous sommes parvenus à l’accueil où Tamae et sa collègue renseignaient et faisaient payer les visiteurs qui voulaient monter jusqu’au 38e étage. Lorsqu’elle s’est levée pour nous accueillir, j’ai vu le graphisme de l’uniforme qui n’a pas manqué de me frapper. Aussitôt l’argent déposé pour payer les billets, je lui ai demandé son portrait ce qu’il l’a fait beaucoup rire. Sa collègue aussi. Je voulais la prendre depuis l’angle des visiteurs mais on ne voyait pas assez sa robe. Je suis donc carrément passé derrière mais je n’avais pas le recul que je voulais. J’ai tout de même fait la photo. Tamae est salariée depuis 3 ans, après l’université et aime beaucoup son travail. Il lui permet de voir et de discuter avec des milliers de personnes chaque année.

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▲ 3 avril – Saori, 22 ans, étudiante – Narita
Saori était à côté de nous dans l’avion. J’avais repéré les regards de Cyril vers la miss si bien que lorsque je suis revenu des toilettes peu de temps après le décollage, j’ai entamé la discussion avec elle en la dérangeant pour accéder à mon siège. Cyril qui se trouvait à sa gauche continua la conversation et m’ignora tout le reste du vol… Il n’empêche, au moment de débarquer, je lui ai proposé de faire son portrait dans les couloirs de Narita ce qu’elle accepta volontiers.
Saori vient de Sapporo et rentrait de vacances pour retourner à l’université. Elle habite à Saitama où elle fait aussi des études en soins infirmiers, en deuxième année. Nous parlions donc avec une future infirmière et je lui dis tout le bien et le respect que je voue à cette profession. Elle rougit un peu, par modestie ainsi que par fierté devant mon réel enthousiasme pour son ambition et son courage. Elle vit donc seule et cela lui plaît bien. Elle cuisine pour elle, principalement des légumes car elle adore ça. À la sortie de la fac, elle aimerait s’installer à Tokyo où à Saitama mais rien n’est encore décidé. Comme pour sa spécialité. Elle était donc contente de retourner chez elle après un long retour chez ses parents. Le prochain était prévu pour décembre mais elle se demandait en même temps si elle n’allait pas rentrer pour la Golden week.
Nous avons aussi parlé de Niseko qu’elle connaît et où elle est déjà allée, en été comme en hiver. Dans la capitale, elle aime sortir avec ses amis et va souvent à Shinjuku. Je lui ai dit que j’espérais bien la croiser un jour, moi qui passais aussi mon temps dans ce grand quartier de Tokyo.

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▲ 5 avril – Ayaka et sa mère, 23 ans & ?, étudiante et femme au foyer – jardin de Rikugien
La petite famille se baladait dans ce magnifique parc que je faisais découvrir à maman le jour de son arrivée à Tokyo. Ayaka en kimono avec sa mère et son père. Le père était en tenue de ville mais ses deux femmes vêtues d’un blanc immaculé se repéraient de loin, surtout au milieu de cette verdure caractéristique des jardins japonais traditionnels. Tous trois célébraient un événement. Ayaka avait terminé son premier cycle d’études supérieures et venait d’apprendre le résultat. Elle venait aussi de savoir qu’elle était accepté en second cycle et s’apprêtait donc à préparer un master en histoire de l’art italien. J’étais bien évidemment impressionné. Ils étaient tous les trois charmants et ils se sont intéressés à nous autant que nous à eux. Nous parlâmes aussi du jardin qu’Ayaka aimait beaucoup et qu’elle avait spécialement choisi pour ce jour.
Je fis tout d’abord le portrait d’Ayaka seule mais je me dis rapidement que la maman serait aussi très heureuse de poser pour moi avec sa fille. Bien évidemment, elle réagit d’abord de manière négative en disant qu’il ne fallait pas gâcher la photographie avec une mamie sans intérêt ce que je contredis aussitôt, jeu de politesse japonaise où les gens se minimisent. J’ai fait parvenir par la suite les deux photographies à Ayaka et nous avons échangé quelques courriels depuis.

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▲ 7 avril – Kono san, 83 ans, retraité – Kyoto
Au milieu des touristes, des amoureux, des Occidentaux et des flâneurs qui se promenaient sous les dernières fleurs de cerisiers du chemin des philosophes, Kono san promenait son chien microscopique à la gueule déformée. Tout aussi âgé que son maître, la bête avait la canine gauche qui dépassait et cela lui donnait un air abruti qui la rendait presque sympathique. Deux choses étonnèrent l’homme : ma demande et mon japonais. Il me fallut l’apprivoiser, expliquer qui j’étais, ce que je faisais, d’où je venais pour qu’il finisse par accepter. L’homme qui avait l’air fermé au début se détendit au fur et à mesure de la conversation et me gratifia d’un sourire pour la photographie dont je n’aurais jamais supposé l’existence au premier abord.
Il était à la retraite depuis longtemps. Kono san avait travaillé toute sa vie dans l’import-export et avait fait de nombreux voyages d’affaires en Europe et aux Etats-Unis. Il lui en restait des bribes de français et d’anglais qu’il mélangeait avec son japonais dès qu’il pouvait. Cela rendait la compréhension parfois délicate mais après avoir pris le rythme, je parvenais à le suivre. Il semblait heureux de pouvoir utiliser des langues étrangères dont le français. Il était né à Tokyo mais avait fait ses études à l’université de Kyoto, très réputée, ce qu’il ne manqua pas de me faire remarquer afin de montrer à qui j’avais affaire. Kono san n’avait pas la langue dans sa poche et c’est aussi cela qui me plût. Après ses études, il s’était installé dans l’ancienne capitale nippone et n’avait plus aucune attache avec l’actuelle. Il vivait dans un quartier bien sympathique où il était très agréable de se promener, ce qu’il faisait tous les jours ou presque.
Pendant la seconde guerre mondiale, il avait été cadet et par chance n’avait pas été blessé.

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▲ 7 avril – Nana & Taka, 28 ans, puéricultrice et infirmier – Kyoto
Simplement parce qu’ils étaient tous deux en kimono, je les ai arrêtés pour les prendre en photo alors qu’ils étaient sur ce petit pont qui enjambait la petite rivière du chemin des philosophes. Ils se prenaient en photographie à bout de bras. Ils étaient arrivés de Tokyo le matin même et restaient à Kyoto pour trois jours. Comme ils m’ont semblé plus jeunes que 28 ans, lorsqu’ils me dirent qu’ils étaient mariés depuis un an, je leur fis part de ma surprise. L’autre chose qui m’amusa fut leur domaine professionnelle d’un bout à l’autre de l’échelle humaine. Nana, elle, travaillait en crèche et était donc puéricultrice. Taka, lui, exerçait le métier d’aide-soignant en maison de retraite. D’un bout à l’autre de la vie donc.

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▲ 8 avril – Yoshino
Je n’eus malheureusement pas l’occasion de lui parler car il était en pleine action. Je dus me satisfaire d’un regard ce qui était déjà beaucoup. Ce prêtre du sanctuaire Yoshimizu au mont Yoshino était en train de héler les visiteurs d’une voix de stentor pour leur dire que toute contribution financière était le bienvenu. Il faisait rire tout le monde en répétant les mêmes blagues comme quoi les petites coupures étaient acceptées surtout si elles étaient nombreuses. Il faut dire que nous étions exactement au moment du pic des visites printanières du mont Yoshino et le nombre de personnes au mètre carré avec décuplé ! Je ne pouvais donc pas lui voler de son temps comme je l’aurais voulu.

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▲ 14 avril – Satomi, 25 ans, secrétaire – Kawagoe
Alors que je sortais de la gare de Kawagoe, j’aperçus Satomi avec son kimono coloré comme j’en avais rarement vu. Je suis loin d’être un expert en tissu pour ce vêtement traditionnel mais toujours est-il que je n’en avais pas vu avec un tel style. Il avait un côté graphique qui ne pouvait que me plaire ainsi que des couleurs suffisamment rares pour m’intéresser. Satomi venait aussi visiter ce « petit Edo » et pour se mettre dans l’ambiance avait mis un kimono. Elle attendait une amie, elle aussi habillé pour la circonstance. Satomi portait souvent ce vêtement traditionnel par passion, à chaque fois le week-end. Comme elle travaillait dans un bureau en tant que secrétaire, il lui était tout à fait impossible d’en porter à ce moment-là. Souvent donc, le week-end, avec des amies, avec des collègues de son école de kimono, elle s’habillait et sortait avec eux. J’aperçus son amie au moment où je la quittais le style relativement similaire de cet autre kimono m’amusa. Elles avaient dû s’organiser au téléphone pour préparer cette visite de Kawagoe avec des kimono relativement originaux mais tout aussi beaux et délicats.

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▲ 14 avril – Washitake san & Ko chan, 63 & 25 ans, retraité – Kawagoe
Si vous vous rendez à Kawagoe, vous risquez de tomber sur lui et son perroquet. Washitake san est un phénomène qui aime se montrer en compagnie de son fidèle animal. Ils forment un couple depuis bien longtemps désormais et fonctionnent bel et bien comme tel. La première fois que nous les avons croisés avec maman, c’était au beau milieu du vieux Kawagoe, où les touristes/visiteurs se pressent pas centaines – surtout un dimanche… – et un petit groupe de personnes se regroupe sous un abri pour présenter leur animal. Un regroupement d’amateurs d’animaux. Ce qui attira tout d’abord maman et moi à cet endroit fut un chat angora absolument magnifique, une bête de concours qui ronronnait sur les genoux de son maître. En le voyant, je ne pus m’empêcher de me faufiler parmi ces manifestants pour caresser ce félin qui me fascinait. Comme j’étais au beau milieu du groupe, ce ne fut que dans un second temps que je remarquais Washitake san et son oiseau. Le premier m’invita très cordialement à discuter avec le perroquet comme si je le connaissais, comme si cela m’intéressait, contrairement au propriétaire du chat angora qui communiquait peu, aussi snob que son quadrupède alors qu’il se complaisait à le montrer au public. Je me mis donc à discuter avec Ko chan qui me fut présenté en bonne et due forme, avec les inclinations corporelles des salutations de politesse. Le volatile marchait autour de ma main, montait dessus, récupérait ce qu’il pouvait manger et jouait. Washitake san m’invita à imiter un pistolet avec ma main droite et à prononcer un « Bang ! » sonore. Après trois coup, l’oiseau s’écroula sur la table en feignant une mort sous les applaudissements du public et devant mon visage amusé.
J’étais donc ravi de les croiser à nouveau un peu plus tard, à un endroit plus calme et moins propre au spectacle afin de discuter avec le propriétaire. Washitake san est un homme tellement convivial et habitué à rencontrer des inconnus – Ko san oblige – que nous parlâmes de tout et de rien pendant que maman regardait le carnet de croquis d’un autre inconnu qui discutait avec Washitake san et qui se proclamait artiste.
Washitake san vient de Hyogo et vit à Kawagoe depuis 18 ans, depuis 1995. Hyogo… 1995… Kobe… séisme… Washitake san me confirma qu’il avait quitté sa région natale à ce moment-là, qu’après ce terrible tremblement de terre, il avait perdu sa maison, il avait tout perdu et avait décidé de recommencer à zéro du côté de la capitale japonaise. Je n’ai pas osé aborder plus longuement l’expérience de cet événement dans la mesure où l’évocation de cet instant le faisait grimacer. Pourtant, Washitake san est un homme d’un esprit ouvert qui ne laisse guère de sujets tabous. Aussi par pudeur, je me disais que lorsqu’on avait absolument tout perdu, même si longtemps après, cela devait laisser des traces, que je préférais le laisser les évoquer s’il en avait envie, sans lui forcer la main. À l’entendre, il était aussi évident que son cœur était toujours dans sa région natale, même s’il n’y retournait plus. Il aimait Hyogo et c’était émouvant de l’entendre prononcer le nom de son origine.
Il avait apparemment fait plein de boulots différents et le plus long s’était passé chez JAL en tant que mécanicien. D’autres professions n’étaient apparemment pas avouables comme d’autres encore était trop insignifiantes pour être mentionnées. Ses autres expériences marquantes étaient en rapport à la maladie, au cancer. L’homme avait subi deux ablations (lesquelles ?) en raison de cette tumeur dévorante. Devant mon regard scrutateur qui cherchait les traces des séquelles, il m’expliqua qu’il n’avait jamais vécu de chimiothérapie car il avait préféré les ablations dans la mesure où elles étaient possibles. À le voir, à l’écouter, il allait très bien. Il savait pourtant pertinemment qu’il était en rémission mais au moment de notre rencontre, il se portait très bien et croisait les doigts pour que cela dure le plus longtemps possible, tout à fait conscient du retour inévitable de ce fléau.
Tout du long de la discussion, des personnes de passages venaient le voir avec son oiseau si bien que nous discutions tantôt tous les deux, tantôt à trois ou quatre.

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▲ 28 avril – Akino, 25 ans, secrétaire – parc de Yoyogi
La Toyko pride a quelque chose de ridicule dans sa taille, dans son nombre de participants. Comparée à 10 ans plus tôt, je suis pourtant persuadé qu’elle s’est démultipliée. Mais lorsqu’on vient d’Occident avec des Gay prides comme celles de San Francisco, de Londres, de Berlin ou de Paris où je me suis rendu de nombreuses fois, il y a un côté dérisoire, d’autant plus insignifiant qu’il est renforcé par l’encadrement policier qui saucissonne et cantonne le cortège comme toute les manifestations au Japon. Trop d’ordre tue les revendications et c’est bien le but. Toujours est-il que dans mon soutien au monde gay, peu de temps après l’adoption du mariage pour tous en France, je souhaitais participer au défilé de Tokyo.
Alors que le cortège était déjà parti pour faire un petit tour et revenir à son point de départ dans le parc Yoyogi, alors que les premiers manifestants rentraient, j’aperçus une coupe de cheveux qui revendiquait son soutien via un rainbow flag sur les tempes. Je me dirigeais aussitôt vers Akino pour discuter avec elle. Nous savions l’un et l’autre qu’il ne serait pas évident de voir la couleur de ses cheveux pour la circonstance si elle devait en même temps regarder l’objectif mais en même temps, je ne pouvais pas ne pas lui demander. Pour bien le montrer, elle avait attaché ses cheveux de telle sorte à ce qu’on voit la décoration de ses tempes avec ses cheveux très courts. Devant mon intérêt, elle me sortit une série de photographies qui montrait cette zone crânienne de couleurs différentes en fonction de l’année, en fonction de l’événement. Je tombais sur une jeune femme qui manifestait et exprimait ses causes avec ses cheveux. Trop fort. Alors quand elle me dit qu’elle n’était « qu’une » secrétaire, je lui demandais – avec de grands yeux – comment elle faisait dans une entreprise japonaise pour ne pas se faire virer avec une telle excentricité. C’est alors qu’elle défit sa queue de cheval pour me montrer le camouflage qui ne laissait rien paraître. Incroyable. Bien évidemment, si son patron apercevait une telle infamie, elle se ferait virer sur le champ.
Fan de personnages fantastiques, elle avait fait, entre autre, des styles à la Superman, à la Batman et j’en passe. Elle s’amusait à faire cela et à en changer toutes les deux semaines. Le plus amusant était qu’elle participait à la Tokyo pride pour la première fois. Elle me donna ses coordonnées sur Instagram où elle montre régulièrement ses styles capillaires.

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▲ 28 avril – parc de Yoyogi
Eu égard au nombre de personnes qui souhaitait le prendre en photographie, il me fut impossible de lui parler, de savoir comment il s’appelait. C’est comme cela.

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▲ 28 avril – Kenichi & Yoshinori, 34 & 35 ans, ? & kinésithérapeute – parc de Yoyogi
Pour cette Tokyo pride, il me fallait un couple gay et un couple lesbien. J’eus donc les deux même si Kenichi et Yoshinori n’était pas vraiment un couple qui vivait ensemble. Ils me jurèrent qu’ils ne vivaient pas ensemble, qu’ils n’étaient pas un couple et pourtant, leur très forte connivence entre eux se voyait comme le nez au milieu de la figure, une intimité digne d’un couple. Quand je les ai abordé pour leur dire que je voulais une photographie d’un couple gay, ils rirent en s’écriant de manière bien trop efféminée que ce n’était pas possible, qu’ils avaient honte, que ce n’était pas raisonnable, que j’allais crier sur les toits qu’ils étaient ensemble alors que ce n’était pas le cas. Tout ce cinéma faisait partie de la rencontre, du jeu qu’il me fallait suivre afin de parvenir à obtenir leur portrait. Ils étaient avec deux amis et l’ambiance, en raison de l’excitation de la manifestation, était à son comble. Les blagues fusaient dans tous les sens tout comme les provocations ambiguës. Nous avons donc beaucoup ri. Une chose était sûre, s’il n’était pas ensemble, ils étaient aussi gay l’un que l’autre avec une exagération plus développée chez Kenichi. Ce même Kenichi qui ne voulut d’ailleurs pas me donner son métier. Rien à faire. Ce même Kenichi qui n’arrêtait pas de me provoquer, de me draguer pour que nous nous retrouvions, pour que nous sortions ensemble. J’eus confirmation de leur intimité lorsqu’ils m’expliquèrent qu’ils se connaissaient depuis 15 ans.
Ils étaient vraiment très ouverts et nous avons passé un excellent moment ensemble.

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▲ 28 avril – Yuki & Pan, 37 & 35 ans, graphiste et poterie – parc de Yoyogi
Moins démonstratifs, même dans un événement aussi ouvert que celui de la Tokyo pride, les couples lesbiens doivent faire l’objet d’une recherche plus poussée, de refus plus nombreux. Yuki et Pan m’ont d’ailleurs demandé de ne pas publier leur portrait sur Internet, ce que je ne respecte donc évidemment pas. Or, j’eus une discussion bien plus honnête, bien plus franche et moins entouré de simagrées que pour Kenichi et Yoshinori. Elles se sont ouvertes à moi dans une naïveté qui m’a touché.
Yuki et Pan m’ont raconté leur vie, leur rencontre dans leur école d’art où elles étaient déjà avec une autre personne à ce moment-là. Elles m’expliquèrent aussi que les couples gay dans les écoles/universités artistiques étaient bien plus nombreux car bien plus déclarés que dans les autres milieux. Je m’en étonnais tout en retrouvant l’esprit d’avant-garde propre au milieu artistique. Elles vivaient ensemble depuis 15 ans et travaillaient dans leur maison avec l’atelier de Pan et l’espace de travail de Yuki. Si les voisins se doutaient de quelque chose, le sujet n’était pas abordé de façon à ce qu’une prétendue ignorance permette un voisinage sans remous. Elles venaient à la Tokyo pride régulièrement et se promenait dans les allées des stands avec leur drapeau à la main, comme pour montrer leur appartenance bien que cela ne laissait aucun doute.

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▲ 28 avril – Arthur – parc de Yoyogi
Je n’ai malheureusement rien sur Arthur. Il avait décidé (avec moi ?) de ne pas parler et faisait des gestes ou m’a tendu sa carte en guise de réponse. J’avais cru voir une femme de dos alors que je m’apprêtais à quitter la Tokyo pride. Il se trouvait à une trentaine de mètres de moi et j’ai donné quelques coups de pédale pour le rattraper. Poser devant mon objectif ne lui a posé absolument aucun problème. Il semblait d’ailleurs évident qu’il avait largement l’habitude et que sans doute, il aimait bien cela. J’ai pu le retrouver sur Twitter et comprendre un peu plus le genre de personne que j’avais rencontrée via son crédo : 21st century disguised man.

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4 comments

  1. Marchi Fred !

    Pas encore. J’attends confirmation de la part d’un troisième sponsor. Je ne ferai mes démarches auprès des éditeurs qu’après. 😉

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