{"id":214,"date":"2007-07-16T21:23:40","date_gmt":"2007-07-16T12:23:40","guid":{"rendered":"http:\/\/www.color-lounge.com\/blog\/?p=214"},"modified":"2010-10-26T21:44:55","modified_gmt":"2010-10-26T12:44:55","slug":"la-carte-de-guam","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.color-lounge.com\/blog\/2007\/la-carte-de-guam\/","title":{"rendered":"La carte de Guam"},"content":{"rendered":"<p align=\"left\">En cette <a href=\"http:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Umi_no!_Hi\" title=\"Et oui, \u00e7a existe!\" target=\"_blank\">journ\u00e9e de la mer<\/a> au Japon, je re\u00e7ois une carte de Ren\u00e9 Jean&#8230;<\/p>\n<p align=\"center\"><img data-recalc-dims=\"1\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.color-lounge.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2007\/07\/guam.jpg?w=640&#038;ssl=1\" alt=\"Guam!\" \/><\/p>\n<p><strong><a href=\"http:\/\/www.visitguam.org\/about\/\"><\/a><br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p align=\"center\">CARTE POSTALE DE <a href=\"http:\/\/www.visitguam.org\/about\/\" title=\"Sur Guam...\" target=\"_blank\">GUAM <\/a>:<br \/>\nCHRONIQUE BUCOLIQUE DE PEPERE A CEDR<strong>IC<\/strong><\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Guam\u00a0\u00bb ? C&rsquo;est quoi ? C&rsquo;est guoi ? C&rsquo;est guoim guam ??<br \/>\nIle du Pacifique, colonie de vacances asiatique, base militaire ?<br \/>\nG.U.A.M!.  \u00e7a se grommelle des 2 l\u00e8vres, un machin spongieux mais inoffensif, un truc de 4 lettres gluantes qu&rsquo;on mastique, un gargouillis de bulle de chewing-guam gonflant sans crever, on se fiche tous de savoir ce que \u00e7a veut dire, \u00e0  peine un borborygme, plus mou qu&rsquo;un rot, pas de go\u00fbt, une cuill\u00e8re \u00e0  caf\u00e9 de mangue avec un soup\u00e7on de d\u00e9go\u00fbt, bave \u00e0  gogo.<br \/>\nGuam \u00e9tait, Guam fut. Culture ethnique, fragile. Bribes de civilisation micron\u00e9sienne mises en pi\u00e8ces sous la botte am\u00e9ricaine ou la sandale de plage japonaise ? Guam, pays rikiki, habitants d\u00e9class\u00e9s, \u00e0  l&rsquo;identit\u00e9 d\u00e9nud\u00e9e, terre humble, r\u00e9duite \u00e0  sa fonction de tabouret pos\u00e9 dans la mer.<br \/>\nA 3 heures d&rsquo;avion de l&rsquo;opulence nippone, les agences de voyage, des loustics qui connaissent la musique, y fabriquent un \u00ab\u00a0monde reflet\u00a0\u00bb. La recette est classique ; \u00e0  quelques m\u00e8tres des merveilles de la fertile machinerie marine, des promoteurs immobiliers tout aussi prolifiques pratiquent une politique fort lucrative, exhibant galeries commerciales, horreurs b\u00e9tonn\u00e9es des h\u00f4tels et boutiques de luxe aux prix astronomiques sur cette \u00eele aux racines de pauvret\u00e9. Tout est \u00e9crit en japonais mais la langue de communication, c&rsquo;est le fric. On ne parle pas, on paie.<br \/>\nGuam la Servante exotique des 2 grandes puissances de la plan\u00e8te, Guam la Servile \u00e0  genoux dans l&rsquo;Oc\u00e9an,  Guam la bonne \u00e0  tout faire, assure aussi la fonction d&rsquo;instructrice : elle nous enseigne comment les brutalit\u00e9s \u00e9conomiques, celles du pays o\u00f9 nous travaillons, trafiquent une petite r\u00e9publique modeste jusqu&rsquo;\u00e0  y composer un monde \u00e0  sa guise, par le seul pouvoir de l&rsquo;or. Guam la Touristique que les Chinois de Ta\u00efwan et les Cor\u00e9ens revendiquent d\u00e9j\u00e0 , Guam est dans un \u00e9tat critique, on ne craint plus que les Chinois du continent, les pronostics sont funestes.<\/p>\n<p>Que je t&rsquo;explique le d\u00e9cor, ce sera plus pratique.<br \/>\nLe soleil d&rsquo;abord, qui joue le r\u00f4le titre dans ce film.<br \/>\nS\u00e9quences noir et blanc, cavalcade des nuages dans le ciel p\u00e2le du matin, peupliers frissonnants \u00e0  l&rsquo;aube, cri hyst\u00e9rique des canards sauvages, boue des sentiers et des feuilles d&rsquo;automne odorantes, bancs de brouillards au bord de la Garonne, on ne conna\u00eet pas ici.<br \/>\nOui C\u00e9dric, tu tiques mais c&rsquo;est ainsi : \u00e0  Guam ni automne ni hiver, nul \u00e9t\u00e9 m\u00eame, tout passage est aboli, point de matin\u00e9e ni de soir\u00e9e : soleil1, soleil 2, soleil3. La noblesse du drap\u00e9 des saisons s&rsquo;ajustant les unes sur les autres, la gr\u00e2ce du matin fuyant sur ses escarpins quand dans tous les jardins de France sonne l&rsquo;heure de midi, rien de tel \u00e0  Guam. Comme au cin\u00e9ma Majestic, le temps est celui du film, la dur\u00e9e de ton s\u00e9jour, point. Guam propose des packages d&rsquo;\u00e9ternit\u00e9, \u00e0  des prix mirifiques. 48 heures extatiques pour P\u00e9p\u00e8re.<br \/>\nHors du temps, Guam ciseaux, Guam couteau, Guam armure lumineuse qu&rsquo;on astique.<br \/>\nMon C\u00e9dric, le soleil ici, sache-le, est \u00e9lectrique. Il est l\u00e0 -haut, toujours au plus haut point du ciel m\u00eame quand il descend pour se planquer derri\u00e8re le bocal de la mer (personne n&rsquo;oserait appeler \u00e7a \u00ab\u00a0Horizon\u00a0\u00bb).<br \/>\nBref, le soleil, inusable, est branch\u00e9 sur batterie en permanence, on le d\u00e9branche la nuit, on le rebranche le matin. La technique est au point, \u00e7a fonctionne simplement, sans fioritures romantiques, inutile d&rsquo;y adjoindre les \u00ab\u00a0Heures\u00a0\u00bb et leur cort\u00e8ge antique au costume surann\u00e9. \u00ab\u00a0Soleil\u00a0\u00bb est efficace tel quel, il cogne dur, \u00e0  la r\u00e9guli\u00e8re, seul sur le ring, en string de lumi\u00e8re.<br \/>\nLa chaleur est fantastique. Au milieu du jour, tu te prom\u00e8nes chancelant sur la plage, tu titubes, un pic \u00e0  glace dans le coeur.<\/p>\n<p>Le \u00ab\u00a0Cr\u00e9puscule\u00a0\u00bb cette chose r\u00e9pugnante qui chez nous se transforme en sirop tout de suite, nous est, \u00e0  Guam, \u00e9pargn\u00e9. \u00ab\u00a0Soleil\u00a0\u00bb (c&rsquo;est ainsi qu&rsquo;ils appellent le cerceau de feu rouge vibrant) descend cran par cran dans la mer onyx sans se liqu\u00e9fier ni transformer l&rsquo;horizon en confiture.<br \/>\n\u00ab\u00a0Soleil\u00a0\u00bb descend il descend allez un dernier coup de cric voil\u00e0  il y est presque et au moment de toucher la surface du miroir rutilant boum fini on ferme boutique c&rsquo;est la nuit.<br \/>\nA l&rsquo;aube, on remettra l&rsquo;installation en place, m\u00e9canique bien verrouill\u00e9e dans le ciel.<br \/>\nQue je te parle du \u00ab\u00a0Ciel\u00a0\u00bb de Guam. Encore un mot qui ne convient pas.<br \/>\nC&rsquo;est l\u00e0  aussi un truquage de th\u00e9\u00e2tre. Pour faire vrai, ils imbriquent  \u00ab\u00a0Soleil\u00a0\u00bb dans une masse compacte absolument unie, immobile, d&rsquo;un bleu synth\u00e9tique, insoutenable comme une \u00e2me col\u00e9rique. Et ils nomment  \u00e7a \u00ab\u00a0Ciel\u00a0\u00bb.<br \/>\nIls ont pouss\u00e9 le r\u00e9alisme jusqu&rsquo;\u00e0  y loger des \u00ab\u00a0Nuages\u00a0\u00bb, \u00e9cras\u00e9s les uns contre les autres ou tass\u00e9s dans un coin du bocal, mais toujours p\u00e9trifi\u00e9s. Chacun y a sa place, pour l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9.<br \/>\nOui C\u00e9dric ils ne remuent pas, ils ne remuent plus.<br \/>\nJe crois qu&rsquo;ils sont morts. C&rsquo;est joli et abominable \u00e0  la fois, Guam est le seul endroit au monde o\u00f9 l&rsquo;on peut admirer des nuages \u00e0  la rigidit\u00e9 cadav\u00e9rique mais encore frais, c&rsquo;est un spectacle f\u00e9erique, un tantinet \u00e9nigmatique.<\/p>\n<p>Quoi encore ? Ah oui la plaque translucide juste en dessous du cerceau de feu rouge vibrant. Elle est mal ajust\u00e9e on dirait, alors elle bouge tout le temps ils appellent \u00e7a des \u00ab\u00a0Vagues\u00a0\u00bb.<br \/>\nA travers la plaque de verre, on aper\u00e7oit des corps effil\u00e9s, \u00e9tincelants, vifs.<br \/>\nCe sont des \u00ab\u00a0Poissons\u00a0\u00bb, minuscules et fins comme du papier buvard. Leurs rayures larges,  g\u00e9om\u00e9triques, ont les teintes soutenues et l&rsquo;\u00e9clat frais des sushis.<\/p>\n<p>Pardon, j&rsquo;allais oublier un \u00e9l\u00e9ment de ce d\u00e9cor chim\u00e9rique : la pluie. Soucieux de vraisemblance, le metteur en sc\u00e8ne a introduit les mots,  magiques : \u00ab\u00a0Il pleut\u00a0\u00bb ; soudaines, 48 gouttes par jour cr\u00e9pitent dru, lourdes et ti\u00e8des. Elles se boivent \u00e0  la becqu\u00e9e c&rsquo;est l&rsquo;enfance enfin pas loin, les sources, l&rsquo;Esp\u00e9rance. On se croirait b\u00e9gonia sous l&rsquo;arrosoir de Fernand.<br \/>\nJuste devant la plaque de verre transparente, face \u00e0  la plage, des concr\u00e9tions architecturales anarchiques, h\u00f4tellerie d&rsquo;un luxe vulgaire et path\u00e9tique. La nuit venue, encore tout pantelants de soleil, gant\u00e9s d&rsquo;ombre climatis\u00e9e, les corps touristiques gisent, align\u00e9s dans l&rsquo;obscurit\u00e9 soporifique de bo\u00eetes num\u00e9rot\u00e9es dans un ordre d\u00e9fiant l&rsquo;arithm\u00e9tique.<\/p>\n<p>Toi mon C\u00e9dric excentrique amoureux du raffinement, n&rsquo;en attends point ici. Bijoutier fam\u00e9lique \u00e9pris d&rsquo;esth\u00e9tique, tu n&rsquo;aimes, du monde et des \u00eatres, que le joyau \u00e9sot\u00e9rique qu&rsquo;ils rec\u00e8lent, le bijou ti\u00e8de et mordor\u00e9 de l&rsquo;alcool de prunes et des femmes exquises et an\u00e9miques. Va \u00e0  Guam, pour la d\u00e9ception po\u00e9tique que les indig\u00e8nes flegmatiques t&rsquo;y pr\u00e9parent.<\/p>\n<p>Sauf : les poissons justement. Si troublante leur entr\u00e9e dans la fente \u00e9troite  de l&rsquo;eau. Leur corps s&rsquo;y ajuste si exactement, il y a un truc, o\u00f9 est l&rsquo;interstice ? Poisson o\u00f9 es-tu ? Eau o\u00f9 es-tu ? Seul l&rsquo;\u00e9lan subsiste, comme dans ce que l&rsquo;on nomme \u00ab\u00a0Amour\u00a0\u00bb. Il a bien fallu un dieu pour cr\u00e9er ce mouvement si t\u00e9nu, si uni et, n&rsquo;est-ce pas,  \u00e9rotique, un petit peu.<br \/>\nO\u00f9 encore, de l&rsquo;\u00e9l\u00e9gance \u00e0  Guam, s&rsquo;impatiente mon avide C\u00e9dric ? Ah oui, bien s\u00fbr, regarde sur la plage. Les troncs des jeunes hommes japonais et des palmiers, si minces, incurv\u00e9s comme des cils.<br \/>\nLes palmiers pr\u00e9cis\u00e9ment : l&rsquo;ombre large et calme de leurs feuilles sur le sable trop blanc, oui tu pourrais toi en go\u00fbter le rythme, pur. Ou celui des r\u00e2teaux nocturnes qui d\u00e9v\u00eatent la gr\u00e8ve de ses algues. Et sur cette \u00eele tr\u00e8s catholique, les cloches des chapelles qui sonnent menu mais leur tintement s&rsquo;efface vite et le silence ardent remet prestement son armure, clic clic.<\/p>\n<p>Enfin, il y a les jeunes femmes japonaises. Squelettiques et graciles, l\u00e9g\u00e8res comme des moustiques, elles dansent trottinent, sautillent en bikini autour des parasols et chaises longues. Elles se pr\u00e9cipitent \u00e0  deux copines sur des p\u00e9dalos, crient gloussent, p\u00e9pient, se tr\u00e9moussent, comme au cirque font des poses acrobatiques et se prennent en photo avec leur appareil num\u00e9rique.<br \/>\nBoulimiques et pourtant rachitiques ; irr\u00e9elles, irritantes \u00e0  force d&rsquo;\u00eatre presque enti\u00e8rement nues et p\u00e2les, leur maigreur, seyante, accentue leur nudit\u00e9.<br \/>\nIl le faut bien ! H\u00e9las pauvre C\u00e9dric, c&rsquo;est le hic, il faut  se montrer h\u00e9ro\u00efque, essayer de ne pas contempler ces ventres plats, ces nombrils exquis perc\u00e9s de bijoux mal\u00e9fiques, ces fesses au dandinement dont les cons\u00e9quences peuvent \u00eatre dramatiques  et qui impliquent, pour le moindre m\u00e2le encore tonique, des troubles psychologiques et des raideurs de derrick. Il faut d\u00e9tourner les yeux de ces poitrines plut\u00f4t pudiques mais qui, sans avoir l&rsquo;air d&rsquo;y toucher, nous \u00e9loignent quelque peu de la mystique d&rsquo;un saint Jean de la Croix.<\/p>\n<p>A ces corps aux appas emphatiques : les ongles des mains et des pieds teints d&rsquo;une mosa\u00efque de couleurs compliqu\u00e9es, la courbe des \u00e9paules d&rsquo;une perfection catastrophique, les microscopiques perles de sueur \u00e0  la naissance des seins! Tout ce tapage de beaut\u00e9 qui s&rsquo;abat sur mon coeur \u00e0  coups de trique !<br \/>\nSi je disposais de tout l&rsquo;or des Sikhs, j&rsquo;abriterais mon Brick \u00e0  l&rsquo;ombre des criques recul\u00e9es de ces demoiselles asiatiques ; autour des anfractuosit\u00e9s anatomiques les plus secr\u00e8tes, j&rsquo;op\u00e9rerais des cercles concentriques, ultimes pr\u00e9paratifs strat\u00e9giques avant des explorations m\u00e9thodiques tr\u00e8s peu m\u00e9taphysiques.<\/p>\n<p>Leur corps onirique est un drapeau o\u00f9 claquent les mots \u00ab\u00a0Jeunesse\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0Or\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0Plaisir\u00a0\u00bb, les trois combin\u00e9s, le tout secou\u00e9 et bu \u00e0  sati\u00e9t\u00e9 en cocktail de mangue ironique.<br \/>\nBien s\u00fbr l&rsquo;ensemble est maquill\u00e9 d\u00e9color\u00e9, trafic de la t\u00eate aux pieds mais elles respirent, transpirent : tout nous l&rsquo;indique leur vie physique est tr\u00e8s  chimique, ce ne sont donc pas des poup\u00e9es en plastique.<br \/>\nQuand minuit pique le ciel d&rsquo;\u00e9toiles (\u00e0  Guam toujours statiques), certaines de ces nippones lunatiques, \u00e0  la morale \u00e9lastique, partent sur la plage pour un pique-nique vaguement lubrique avec des autochtones \u00e0  l&rsquo;anatomie (et mon parler est euph\u00e9mique) souvent magnifique.<br \/>\nH\u00e9las ! La grosse cr\u00e9ature molle et bl\u00eame que je suis exerce sur leur jeune libido le m\u00eame attrait qu&rsquo;un concombre de mer crev\u00e9. C&rsquo;est qu&rsquo;elles ne me voient m\u00eame pas, quand j&rsquo;entre dans leur champ de  vision, leurs yeux me transpercent, se portent au-del\u00e0  de moi. Si tant est que j&rsquo;appartienne pour elles au monde des vivants, mon existence terrestre leur est d&rsquo;autant de prix qu&rsquo;un p\u00e9dalo rouill\u00e9.<\/p>\n<p>Lorsque mon regard se fait trop appuy\u00e9 sur un duo de jeunes volleyeuses, le leur, coquetterie cynique et suave, me r\u00e9pond. L&rsquo;une s&rsquo;adresse \u00e0  moi avec un sourire ineffable dont je te traduis l&rsquo;essentiel : \u00ab\u00a0Toi la crapule ventripotente qui nous fixes avec des yeux d&rsquo;\u00e9pagneul \u00e0  l&rsquo;arr\u00eat, ne vois-tu pas que nous appartenons \u00e0  un autre univers galactique ?\u00a0\u00bb<br \/>\nL&rsquo;autre est plus engageante encore et son regard, moins elliptique, presque tendre \u00e0  force d&rsquo;\u00eatre sadique, me r\u00e9plique :<br \/>\n\u00ab\u00a0Toi l&rsquo;officier de marine \u00e0  la retraite, toi l&rsquo;immonde chose chauve et grasse \u00e0  la carrure de mammouth d\u00e9congel\u00e9, au lieu de nous reluquer avec tes yeux exorbit\u00e9s, va d\u00e9vorer ton quartier de viande quotidien dans ta Steak house. Et que ton \u00e2me de boue s&rsquo;\u00e9jecte dans un dernier rot b\u00e9n\u00e9fique de ton corps abject pour se perdre dans la puanteur du sol graisseux jonch\u00e9 de  d\u00e9bris de nourriture infecte et de cafards d\u00e9compos\u00e9s\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Ah mon \u00e9tique C\u00e9dric, les Steaks House de Guam! Comme ces jeunes filles \u00e0  la plastique diabolique connaissent bien mon \u00e2me et ses lieux de pr\u00e9dilection ! Les \u00ab\u00a0Maisons \u00e0  Steak\u00a0\u00bb : un d\u00e9cor aussi raffin\u00e9 qu&rsquo;un abattoir de la mer Baltique, des bi\u00e8res \u00e0  la saveur d&rsquo;urine de vache al\u00e9manique, des serveuses aussi mutines que les infirmi\u00e8res des goulags sovi\u00e9tiques. Et cette sympathique odeur de vieille sueur qui impr\u00e8gne les vestes macul\u00e9es du personnel comme les aliments pl\u00e9thoriques et les mangeoires pantagru\u00e9liques dans lesquelles ils sont  servis.<br \/>\nUn univers moins idyllique, plus chaotique mais tr\u00e8s photog\u00e9nique : celui des cuisines d&rsquo;o\u00f9 montent des rougeoiements apocalyptiques, le feu gicle et le sang flamboie, celui des braises et des chairs qui palpitent ou des viandes qu&rsquo;on pique sur de monstrueux grills aux lueurs m\u00e9talliques. Des cris jaillissent, ceux des domestiques fr\u00e9n\u00e9tiques dans ces Maisons du Sang aux oeuvres rythmiques. Des tranchoirs ruisselants, un liquide mauve tombe sur le sol goutte \u00e0  goutte, plic plic.<\/p>\n<p>Et puis!.<br \/>\nEt puis il y a les Culbutos.<br \/>\nPresque tous de noir v\u00eatus, ils \u00e9voluent partout, sur les trottoirs, dans les restaurants, les caf\u00e9s!.<br \/>\nLeur visage est viss\u00e9 \u00e0  une outre de chair gonfl\u00e9e aux limites anatomiques ; la soudure leur interdit toute flexion, la moindre rotation du cou est impossible, sinon, couic&#8230;<br \/>\nCette outre au volume terrifiant repose sur deux poteaux mobiles.<br \/>\nCe sont les \u00ab\u00a0Ob\u00e8ses\u00a0\u00bb.<br \/>\nLe Beau Dieu du corps a \u00e9t\u00e9 enseveli vivant sous des monceaux de graisse. Une alimentation trop calorique, jamais de gymnastique et les voil\u00e0  enclos d\u00e8s le plus jeune \u00e2ge et pour toujours dans une barrique de chair silencieuse.<br \/>\nIls n&rsquo;agissent pas, ils ne parlent pas : ils vieillissent. Toute autre activit\u00e9 leur serait fatidique. Oisifs, forc\u00e9ment. Un souffle, asthmatique, exhale quelques p\u00e9nibles mots. M\u00e9connaissable, informe, \u00ab\u00a0Corps\u00a0\u00bb s&rsquo;est tu : ses mouvements sont avares, ses gestes laconiques.<br \/>\nTimide et solitaire, l&rsquo;\u00e2me erratique remonte, dans les yeux ou dans un sourire : c&rsquo;est leur \u00e9l\u00e9gance, discr\u00e8te, m\u00e9lancolique.<br \/>\nEn dessous du \u00ab\u00a0Visage\u00a0\u00bb, \u00e0  partir de ce qui fut un buste, c&rsquo;est du silence, organique. La pendule de leur coeur \u00e9met un faible tic tic. La chair par la  chair rendue muette, mur\u00e9e en elle- m\u00eame, prisonni\u00e8re \u00e0  perp\u00e9tuit\u00e9.<br \/>\nTransmu\u00e9s en culbutos, la graisse professionnelle sangl\u00e9e dans un uniforme \u00e9triqu\u00e9, les flics m\u00eames en prennent des allures tragiques.<br \/>\nTu me trouveras bien caustique voire sarcastique mais observer d&rsquo;un regard panoramique, sur les trottoirs \u00e9clectiques de Guam, ces chaloupes sombres qui tanguent et ruissellent de sueur ; voir ces monstres aux silhouettes paniques fr\u00f4ler les ombrelles apeur\u00e9es des Japonaises frivoles qui se piquent de chic m\u00eame sous les Tropiques et partent faire leurs emplettes de cosm\u00e9tiques aux prix horrifiques comme si elles allaient au Prisunic de la rue Lepic! D\u00e9couvrir les deux soci\u00e9t\u00e9s align\u00e9es et sym\u00e9triques, d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 ces visages de crapauds buffles apathiques et ces nuques de taureaux transg\u00e9niques, de l&rsquo;autre la blancheur immacul\u00e9e des jeunes nippones \u00e9nergiques et leur coquetterie clinique, leur f\u00e9minit\u00e9 alchimique!Il me semble que je voyage au  royaume des Ombres ou dans quelque conte mythologique.<br \/>\nLa chair offrande chemine aux c\u00f4t\u00e9s de la chair angoisse ; les deux mondes sont bord \u00e0  bord et la barque des morts fr\u00f4le celle des vivants sans jamais la toucher, tant les deux univers sont herm\u00e9tiques.<\/p>\n<p>Quoi enfin, quoi surtout \u00e0  Guam ? Eh bien, ce sont les \u00ab\u00a0Enfants\u00a0\u00bb. Des nu\u00e9es d&rsquo;enfants, un univers \u00e9d\u00e9nique pour eux, celui du rire et des jeux aquatiques.<br \/>\nPar le bonheur \u00e9blouis, les enfants, comme des igloos en plein soleil.<br \/>\nHauts comme 3 mangues, arborant des bou\u00e9es gigantesques aux couleurs claironnantes. Plus radieux que des ic\u00f4nes saintes, soucieux comme de vieux messieurs, avec ce plissement du front et ce froncement des sourcils caract\u00e9ristiques de l&rsquo;Enfance concentr\u00e9e, absorb\u00e9e dans son cosmos candide. Songeurs ou euphoriques, ils ne craignent ni le cerceau de feu rouge qui vibre en haut, ni la morsure du Temps.<br \/>\nIls ne craignent rien. C&rsquo;est la beaut\u00e9, \u00e9pique. Ils jubilent. Ce sont les rois de la plage, ses petits princes dor\u00e9s et t\u00eatus, debout et fiers devant l&rsquo;alambic amer. Boudeurs et comiques, ils caracolent partout, s&rsquo;\u00e9claboussent ou s&rsquo;\u00e9touffent de rire en levant haut la t\u00eate vers le ciel implacable ; les anges altiers et despotiques de ce paradis de stupeur au sable laiteux et aux corps sataniques.<br \/>\nLes enfants de Guam : sais-tu \u00f4 C\u00e9dric leurs regards aux frissons d&rsquo;\u00e9cureuil sur la neige arctique, connais-tu le battement vif de leurs paupi\u00e8res, clavecin dissimul\u00e9 dans une clairi\u00e8re?<br \/>\nOui C\u00e9dric, mon <a href=\"http:\/\/fr.youtube.com\/watch?v=Ez1s9JCzvQg\" title=\"Ondine - Maurice Ravel\" target=\"_blank\">Ondine virile<\/a>, il est bien, en enfer, une prairie, au fond de la nuit une lumi\u00e8re blottie, toute petite, et, dans le trou noir du puits, tout en bas, quelque chose qui r\u00e9sonne comme un cantique.<\/p>\n<p>Alors C\u00e9dric, si la vie ici \u00e0  Tokyo te devient soudain odieuse, l&rsquo;insignifiance des jours plus pesante qu&rsquo;un sac de briques, file vite \u00e0  Guam.<br \/>\nQuand on est seul, on y retrouve, h\u00e9las,  l&rsquo;affreuse musique de soi.<br \/>\nIl aura fortune faite le tour op\u00e9rateur qui saura proposer aux solitaires une destination o\u00f9 ils ne seront plus escort\u00e9s par eux-m\u00eames et o\u00f9 ils ne tomberont pas sous le coup de la loi inique qui enjoint de conjuguer \u00e0  la tristesse de la solitude le supplice d&rsquo;un t\u00eate-\u00e0 -t\u00eate, ex\u00e9cr\u00e9, avec son \u00e2me.<\/p>\n<p>Mais qui pourrait, qui voudrait, au terme d&rsquo;un pareil voyage, revenir d&rsquo;une telle contr\u00e9e accueillant les d\u00e9tresses esseul\u00e9es ? Qui aurait le go\u00fbt du retour apr\u00e8s avoir s\u00e9journ\u00e9 dans un pays sachant se faire hospitalier \u00e0  la douleur et qui, en h\u00f4te attentif, veillerait sur elle comme sur une compagne,  unique?<\/p>\n<p align=\"right\">Ren\u00e9 Jean<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En cette journ\u00e9e de la mer au Japon, je re\u00e7ois une carte de Ren\u00e9 Jean&#8230; CARTE POSTALE DE GUAM : CHRONIQUE BUCOLIQUE DE PEPERE A CEDRIC \u00ab\u00a0Guam\u00a0\u00bb ? C&rsquo;est quoi ? C&rsquo;est guoi ? C&rsquo;est guoim guam ?? Ile du Pacifique, colonie de vacances asiatique, base militaire ? 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