Y – 2bis (ou K – 6ter)

[Histoire(s) – suite de Y – 2 (ou K – 6bis)]

La liberté, ce n’est pas de pouvoir ce que l’on veut, mais de vouloir ce que l’on peut.
Jean-Paul Sartre

Le menu de Shabu-ya

Le menu – déposé sur le recto et le verso de grands éventails d’un rouge puissant – expliquait les principes pour bien manger un shabu-shabu.

Yann – en tant qu’homme pieux – considérait l’amour comme une religion. Pour moi, le dogme avait toujours été une calamité, je ne pouvais donc me résoudre à vouer un culte à ma partenaire. Pourtant, on devinait dans ses propos un respect pour sa femme et même une résolution pour un dévouement in extenso le jour où il s’était engagé. Cela me troublait. L’idée d’archétype se confirmait davantage au fil de nos confidences.
Yann continua sur la différence de culture. La barrière de la langue jouait en notre faveur. Il continuait de nous prouver que notre raisonnement « échec – succès » restait décidément simpliste:
– Quand on ne peut pas communiquer dans la pratique, se génère une situation d’affection virginale. Les sentiments bruts restent simples et inaltérés car ils ne passent plus par une articulation interprétable de mots mais nûment par notre coeur, notre âme, bref, notre être.

Le serveur de Shabu-yaLa soupe était chaude. La danse des aliments pouvait commencer.

à” combien ce qu’il expliquait m’interpellait. Je l’avais vécu suffisamment de fois pour le savoir. Enfant déjà , du plus loin qu’il m’en souvienne, je naviguais d’une culture à l’autre grâce à mes amis. La différence m’attirait. Enfant aussi, parmi mes premiers désirs, vivre de deux cultures, naître métisse de pays distincts, parler deux langues dès le départ, habiter dans deux pays et deux cultures, se dédoubler avaient constitué mes fantasmes les plus fous. Depuis toujours. Mon envie d’Asie se trouvait sans doute mêlée à cela: s’immigrer dans une autre culture. Pourtant, les échecs de mes vies finissaient par l’emporter, la vision des autres interférer avec la mienne et m’influencer. Ainsi, les questions que je me posais sur le couple franco-japonais prenaient le dessus.

– Au tout début, mon beau-père et moi ne pouvions communiquer par les mots poursuivit Yann. L’un ne parlant pas la langue de l’autre. Mais je me souviens de soirées entières, sur la terrasse de leur maison, un verre à la main, un cigare dans l’autre, sous les cieux étoilés de nuits d’été à communiquer avec lui plus qu’avec de simples mots.
Transposé dans une vie à deux, il est vrai que cela donnait à nouveau envie de partager ce genre de sensations. Se sentir en phase avec l’autre. Ressentir. Etre deux.
Une émotion certaine m’envahissait. Les amis sont fascinants et on ne connaît jamais vraiment toutes les facettes qui les composent. En découvrir de nouvelles à chaque fois que je les rencontre forme une source intarissable de plaisirs. Les amis sont le trésor le plus précieux de la vie d’un individu.

La soupe, toujours chaude, permettait de passer au sacrifice du radis japonais qui, une fois cuit, devenait une dentelle moirée appétissante.

Le radis japonais, comme de la dentelle…

La ressemblance du fonctionnement de Hikaru avec le mien me toucha aussi beaucoup ce soir-là . Hikaru, un japonais « trop français », « trop francisé » se retrouvait en marge dans sa propre culture. Se plier au système de cette société qui ne reconnaît pas la différence lui était insupportable. Les conditions pour vivre en couple: les fiançailles, la demande en mariage, l’épouse gestionnaire du foyer… composaient des éléments auxquels – en tant que japonais – il ne pouvait échapper. D’autant plus en restant dans le pays.
– Non mais toi encore, tu peux te permettre des choses, faire consentir à des adaptations parce que tu es étranger. Comme la famille t’accepte en tant qu’étranger, tu as moins besoin de te plier aux exigences. Moi, je ne peux pas parce que je suis japonais répétait-il.
– C’est peut-être plus facile répondis-je. Il n’empêche. Avec Mai, c’est pourtant bien ce qui se profilait. Elle m’avait non seulement mis la pression pour qu’on se marie mais en plus, elle avait déjà calculé le budget, les parts à verser en fonction de nos salaires, des économies à faire, etc. Quelle angoisse! En gros, je devenais comme les japonais à réclamer mon argent de poche à ma femme à chaque fin de mois ou pire, ne pas lui avouer mes extras pour sortir plus souvent avec mes amis!
– Reste la solution dont nous parlions l’autre jour
rappela Yann. Vivre dans un autre pays. Toi Hikaru, en France. Et toi, ailleurs. Loin de la famille, de la pression.

L’eau est chaude!Les verres vides commençaient à s’entasser… les assiettes aussi…

La solution était envisageable. Cependant, je ne pouvais m’empêcher de penser à la difficulté pour sa compagne. Vivre dans un autre pays, sans parler la langue, sans doute sans pouvoir travailler, il fallait du courage pour l’accepter. Il fallait accepter de se priver. Le dévouement in extenso me revenait à l’esprit.
La question de la liberté arriva naturellement à ce moment-là . Cette seule chose qu’on possède vraiment. Mais jusqu’à quand?
– Au moment de me marier, je me suis engagé en pleine connaissance de cause. J’ai dit à ma femme: « Je te donne ma liberté. »
Je trouvais Yann beau au moment où il nous annonça cela. La pureté et la maturité de cette déclaration à sa femme – qui la marqua à vie – montrait à quel point « immature » et « irresponsable » me correspondaient pour me qualifier. Cette liberté que je ne voulais sacrifier.
– Vous avez un vice dans le coeur. C’est votre désir de liberté ajouta Yann. Vous adorez votre liberté! Mais « la liberté pour quoi faire? » disait Bernanos.
– Mais tout simplement parce qu’on ne veut pas vieillir!
répliquai-je. C’est complètement lié au sentiment de vieillir et bien que vieillir soit sans appel, nous le rejetons. Hikaru approuvait.
Fin de repas… Le temps. Qui passe. L’engagement. Qui pérennise. L’âge. Qui avance. La durée. Qui s’écoule. Tout était lié. Or, les femmes ont un sentiment de la durée différent des hommes et par conséquent, des attentes qui arrivent à des moments différents. Cette horloge sanguine qui tourne, qui, inlassablement, sonne tous les mois marque une différence fondamentale avec l’homme pour qui l’horloge sonne « uniquement » au moment de sa naissance et de sa mort. Mon horloge qui tournait, que je voyais tourner et dans mon immaturité que j’essayais en vain de stopper.

L’heure était déjà bien avancée. Le courage de poursuivre jusqu’à pas d’heure nous manqua même si l’envie fut forte. Hikaru et moi avions une grande journée de boulot dans les pattes. La fatigue nous poussa à partir mais nous étions heureux. Nous nous séparâmes en nous promettant de recommencer rapidement.

[à suivre]

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