Y – 2 (ou K – 6bis)

[Histoire(s) – suite de K – 6]

On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités.
PascalPensées

Le restaurant Shabu-ya à  Tokyo

Je voulais rencontrer Hikaru. Nous ne faisions que nous croiser, d’un geste de la main au loin, d’un « bonjour! » au mieux. Ce jeune homme de plus de 50 ans m’intriguait depuis longtemps. Son français idiomatique bien maîtrisé, son bouquin pour apprendre le japonais, un japonais spécialiste de grammaire française et cette face cachée que j’entrevoyais… avec Yann en plus, on allait certainement pas s’ennuyer!

Hikaru arrivait, Yann était un peu plus loin dans le couloir.
– Hé Yann! Hé Hikaru! Si on se faisait un dîner rien que tous les trois?!
Bien que soudaine, l’idée leur convenait tout en les surprenant. Que pouvait-il bien m’arriver tout d’un coup? Nous avions fixé le rendez-vous à un samedi soir, trois semaines plus tard. J’avais attendu cet échange avec vivacité.

A peine assis à notre table, dans le fameux Shabu-ya que j’aime tant, je jetais mon fardeau au milieu des serviettes et des baguettes bien disposées:
– Hikaru penses-tu que le couple franco-japonais soit viable?
– J’en étais sûr qu’il allait poser cette question!
s’exclama Yann en lançant sa tête en arrière.
J’avais déjà préparé ma demande, il est vrai, plusieurs jours avant et n’attendais que le moment où je pourrais la placer. Elle traînait, rôdait sadiquement en moi depuis quelques temps eu égard au chamboulement qui s’opérait. De plus, l’opinion d’un homme japonais expérimenté à la culture – pour ne pas dire aux femmes – française devait être une source d’enrichissement avérée. L’attente avait donc été proportionnelle à l’amplitude de la métamorphose que je vivais et à ce qui pouvait transpirer de notre réunion ce soir-là .

La table de Shabu-yaLe serveur apporta nos apéritifs et remplit notre réceptacle à soupe yin-yangisé.

– Je pense que c’est plus facile pour un homme français que pour un homme japonais lança-t-il en chancelant sous l’onde de choc de ma question qui faisait encore trembler la table.
– Ah bon?! Pourquoi?! demandai-je naïvement. Car même si je distinguais la différence évidente des sexes, eu égard à plusieurs témoignages entendus de-ci de-là , je résonnais de manière générale sur la rencontre culture française et japonaise et non spécifiquement sur la rencontre d’un homme français avec une femme japonaise ou un homme japonais avec une femme française. N’était-ce pas la même chose?
Il suffit pourtant de sortir dans la rue pour être confronté à la réalité: le mâle occidental – ce colonisateur sexuel – avec une femme asiatique au bras sautait au yeux de part leur nombre alors que les couples femme occidentale (qui plus est française) au bras d’un homme japonais ne sont pas légion. Bien au contraire. J’étais donc perplexe. Qu’est-ce qui était plus difficile? Je ne voyais pas où il voulait en venir. Yann observait.

Toujours était-il que la discussion était lancée. Petit à petit, nous avouâmes, chacun notre tour, nos visions de la vie de couple et si nous avions tous les trois des âges différents et donc des expériences différentes, notre forte sensibilité nous rapprochait. Nous étions en confiance et j’étais heureux d’avoir réuni ce trio. Yann restait un modèle. Il était marié depuis de nombreuses années alors que Hikaru et moi vivotions de femmes en femmes, incapables de nous fixer. Sa considération pour l’amour tenait du culte et comme tout quidam lambda que je suis, la convoitise va toujours vers ce qu’on ne possède pas. J’étais admiratif.
Il apparaissait, pour les deux instables, que notre manière de manifester notre amour ou notre passion se déroulait dans l’affect. Nous jouions presque systématiquement, de notre perspective, la carte de l’honnêteté en montrant nos imperfections. Une manière d’avertir, dès le départ, de prévenir la partenaire, une manière de lui dire: « Tu vois, je te l’avais dit… » Or, la manifestation à l’excès de sa (ses?) faiblesse n’était pas souhaitable. Quand il y a engagement avec une personne, celle-ci a besoin de sécurité et non de démonstrations sentimentales théâtrales. Yann finit par lâcher un de ses traits dont il avait le secret:
– Tu te défies des femmes et toi, Hikaru, tu te méfies des femmes.
Pour Hikaru comme pour moi, l’évidence sautait aux yeux: l’engagement nous faisait fuir en courant. La similitude de fonctionnement était troublante et pour moi, rassurante d’une certaine façon. La différence d’âge entre nous deux étant importante, je me consolais bassement en me disant que je n’étais pas le seul et qu’on pouvait vivre ainsi…

Le Yin-Yang de Shabu-shabuLe serveur vint allumer la petite plaque électrique pour faire chauffer les soupes de notre shabu-shabu.

Récemment, j’en étais arrivé à la conclusion que la vie de couple ne m’était plus possible, qui plus est avec une femme japonaise (asiatique?) D’un côté, mes expériences que je considérais ratées, d’autre part, les troubles des couples franco-japonais dont je me repaissais. Cela me réconfortait dans ma fuite de la vie à deux. Aveuglé par mes échecs, je me réconfortais des difficultés ou incompréhensions dont Yann lui-même, puis Charlotte, Mathis ou encore Tom – des amis – se confiaient de temps en temps.
Ce cheminement – foncièrement subjectif – m’empêchait de voir l’évidence – pour Hikaru aussi – que je vivais une relation de couple uniquement en termes d’échec ou de succès.
– Mais pourquoi? intervint Yann. Je m’excuse si je vous blesse mais n’est-ce pas une attitude puérile de votre part? Ce n’est pas vous seul qui décidez, c’est l’amour.
La puissance de cette remarque me figea. Les yeux écarquillés, sous l’émotion, je trouvai mon comportement face au couple bien naïf. Mon instinct – ayant déjà mesuré l’amplitude de l’idée – avait déjà fait réagir mon corps, là où mon cerveau examinait encore les éléments. J’étais décidément trop lent. Il me fallait encore du temps pour comprendre. Yann continuait:
– L’insuccès dans une vie de couple est une composante de l’amour. Comme le succès.
Je chancelais. « Et si j’essayais vraiment? », « Et si je m’impliquais? » L’ébauche de ces idées commençait à poindre.
« Pourrais-je y arriver? » Le conditionnement de tant d’années d’une telle conduite me faisait encore douter et ne pourrait disparaître ou encore s’atténuer du jour au lendemain. « Pourrais-je y arriver? » me répétais-je depuis… depuis tout ce temps.

[à suivre]

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5 comments

  1. Curieusement, c’est avec l’à¢ge que temps devient un allié. Quand à  l’amour il n’a ni race ni sexe !

  2. Mmmm… pas de « race » mais je pense que les différences des cultures/croyances peuvent jouer.

  3. plutôt qu’en termes de races, je préfère penser en termes de caractères… on en revient par là  aux individus en face à  face et non à  la culture, même si on ne peut l’évacuer.
    Quant aux couples mixtes (comme les autres), rien ne peut être parfait mais tout peut être possible.
    Le couple = un échange + une complémentarité + un zest de défi (celui de le faire durer)

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