Y – 1 (ou K – 4)

[Histoire(s) – suite de K – 3]

L’homme n’est peut-être que le monstre de la femme, ou la femme le monstre de l’homme.
Diderot – Le rêve de d’Alembert

Au café avec Yann

– Tu semblais tellement avoir renoncé…
– Oui mais Kei est arrivée…
– Tu ne voulais pas quelqu’un de trop jeune…
– Oui mais Kei est arrivée…

Les discussions avec Yann sont une envolée pour l’esprit, une excursion dans les strates de la langue française. A force d’être ici et de parler petit-nègre, le vocabulaire et la syntaxe s’appauvrissent diligemment. Comme une tomate qui se rabougrit au soleil. Comme un cancer de la matière grise étiolant le langage.
J’avais appelé Yann le dimanche matin tôt, trop tôt, je l’avais dérangé, j’avais senti une gêne et a posteriori, cela me paraissait bien normal. J’étais celui qui n’étais pas dans un état normal. J’avais besoin de confesser mes dernières aventures (sic), j’avais besoin de parler avec lui, de verbaliser ce qui dansait la java dans ma tête, à un rythme exténuant. Le verbe thérapeutique. Avec Yann, je pouvais y aller franchement, il me connaît comme peu me connaissent, il avait déjà écouté mes logorrhées névrotiques pendant des heures, il n’allait pas m’épargner, il allait m’écouter, j’en avais besoin, je n’en pouvais plus, j’avais téléphoné. Trop tôt.

– Je suis désolé, il est encore tôt.
– Euh… oui… non… attends! Non, non ça va…
– Vraiment je m’excuse…
– Qu’est-ce qui se passe?
– Aurais-tu un peu de temps pour une âme égarée?
Je voulais le voir rapidement, là , tout de suite, maintenant. « Ce soir? Demain? » demandais-je frénétiquement.
Cela s’annonçait mal, je le prenais de court. Il hésitait devant mon empressement, son agenda, sa femme…
– Pardon. Laisse tomber. On se verra quand tu pourras. Je suis désolé pour cette demande si soudaine.

Au café avec Y.Amicalement et tendrement, il avait fini par arranger un trou dans son agenda pour me voir. Le lendemain après-midi. Lundi. Dans un café. Entre deux trucs. J’étais touché.
Fin et perspicace, il avait deviné qu’il s’agissait d’une histoire avec le sexe opposé. Opposé.

Conscientiser. Mes années de divan avaient au moins servi à quelque chose: parler est le remède. Or il s’agissait bien de ma première verbalisation au sujet de Kei. Au fil des mots, mon discours élaborait cette certitude: il me manquait un nombre important d’éléments, de clés, de liens, de cohérences à découvrir pour savoir, comprendre. Les inconnues enveloppant Kei généraient la mélasse dans laquelle je pataugeais. Le vague constitué autour de Kei m’empêchait de progresser, de voir. Quelles étaient ses envies? Quelles étaient ses motivations? Quelles étaient ses explications? Que voulait-elle faire? Que voulait-elle devenir? Quelles étaient ses attentes vis-à -vis de la France et des Français?
Notre dîner, le jeudi précédent, ne m’avait pas suffi à distinguer, ne serait-ce qu’un peu, un embryon de réponse à l’une de ces questions. Je me rendais à l’évidence: je ne savais rien, je ne comprenais rien.

Qui plus est, je ne me comprenais pas moi-même. Comme me l’avait rappelé Yann, j’avais renoncé. Le traumatisme de ma longue relation avec Mai rôdait toujours, même un an et demi après. La vie de couple ne me semblait (semble?) plus possible.
Comment distinguer toutes nos vies? Faire le tri pour nous y retrouver? Régler nos différents avec nos monstres du passé? Une distinction via ses vies de couple? Via ses professions? Via ses expatriations? Quand je m’évoque Mai, c’est bien en terme de « vie antérieure » que je résonne. Cette existence que j’ai regrettée d’avoir brisé, comprenant la puissance de mes sentiments trop tard, mais qui avait aussi laissé des marques au fer rouge sur mon âme et ma conscience.
Le couple franco-japonais pouvait-il coexister?
Eu égard à ce qui se profilait avec Mai à cette époque, eu égard à ce dont j’étais témoin de-ci de-là , la question avait grandi dans mon esprit. La différence culturelle était-elle vivable? Pour moi? La femme magnat du ménage. L’homme source financière. La femme gestionnaire du budget et du compte. L’homme objet fécondateur. La femme responsable de l’éducation. Je m’étais rétracté au dernier moment. La cérémonie avait été planifiée. Les papiers remplis. Le restaurant réservé. Les alliances achetées. Les familles et les amis invités. Voyant le Tyrannosaurus rex de la vie conjugale raser ma destinée de célibataire, j’avais pris mon courage à deux mains, j’avais fui!

L’autre nébulosité dans laquelle je flottais était aussi la mienne. Se profilerait-il la même chose avec Kei qu’avec Mai? Pourrais-je tomber sur une femme (japonaise?) qui me plairait, que je trouverais sublime mais qui ne proposerait pas une vie toute planifiée avec le versement obligatoire de x% de mon salaire en rapport avec le coût de la vie, du loyer et j’en passe? Pourrais-je?

– Il n’empêche. Te voir dans cet état amoureux me réjouit. On pourra au moins gratifier Kei de cela et la remercier de réveiller en toi des sensations dissipées. Qu’il se passe quelque chose ou pas entre vous, au moins, elle t’aura donné cela. Et cela me fait plaisir.

Je n’étais pas complètement honnête face à l’emballement de Yann. Je ne lui avais pas (ou peu) parlé de Iku ou Nao avec qui j’avais des sensations peut-être plus fortes qu’avec Kei en raison de la résonance intellectuelle que je trouvais chez ses deux personnes, du dynamisme passionnel qui se reflétait entre elles et moi. Je n’avais pas de sentiment, là résidait bien le problème. Alors que j’en avais pour Kei.
Il avait pourtant raison. Je me trouvais dans un état que je ne pensais plus traverser.

– Je te voyais l’autre jour avec elle. Tu étais radieux. Cela se voyait. Tu illuminais les alentours.
– Oui, on peut lire en moi comme dans un livre ouvert. Je suis facile à percer en ce qui concerne mes sentiments. J’aime, je rayonne. Je souffre, j’engloutis la lumière…
– Mais l’espoir fait mal. La torture par l’espoir est aussi une réalité.

Yann parlait pour nous deux à ce moment-là , plus seulement pour moi.

[à suivre]

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