La carte de Guam

En cette journée de la mer au Japon, je reçois une carte de René Jean…

Guam!


CARTE POSTALE DE GUAM :
CHRONIQUE BUCOLIQUE DE PEPERE A CEDRIC

« Guam » ? C’est quoi ? C’est guoi ? C’est guoim guam ??
Ile du Pacifique, colonie de vacances asiatique, base militaire ?
G.U.A.M!. ça se grommelle des 2 lèvres, un machin spongieux mais inoffensif, un truc de 4 lettres gluantes qu’on mastique, un gargouillis de bulle de chewing-guam gonflant sans crever, on se fiche tous de savoir ce que ça veut dire, à peine un borborygme, plus mou qu’un rot, pas de goût, une cuillère à café de mangue avec un soupçon de dégoût, bave à gogo.
Guam était, Guam fut. Culture ethnique, fragile. Bribes de civilisation micronésienne mises en pièces sous la botte américaine ou la sandale de plage japonaise ? Guam, pays rikiki, habitants déclassés, à l’identité dénudée, terre humble, réduite à sa fonction de tabouret posé dans la mer.
A 3 heures d’avion de l’opulence nippone, les agences de voyage, des loustics qui connaissent la musique, y fabriquent un « monde reflet ». La recette est classique ; à quelques mètres des merveilles de la fertile machinerie marine, des promoteurs immobiliers tout aussi prolifiques pratiquent une politique fort lucrative, exhibant galeries commerciales, horreurs bétonnées des hôtels et boutiques de luxe aux prix astronomiques sur cette île aux racines de pauvreté. Tout est écrit en japonais mais la langue de communication, c’est le fric. On ne parle pas, on paie.
Guam la Servante exotique des 2 grandes puissances de la planète, Guam la Servile à genoux dans l’Océan, Guam la bonne à tout faire, assure aussi la fonction d’instructrice : elle nous enseigne comment les brutalités économiques, celles du pays où nous travaillons, trafiquent une petite république modeste jusqu’à y composer un monde à sa guise, par le seul pouvoir de l’or. Guam la Touristique que les Chinois de Taïwan et les Coréens revendiquent déjà , Guam est dans un état critique, on ne craint plus que les Chinois du continent, les pronostics sont funestes.

Que je t’explique le décor, ce sera plus pratique.
Le soleil d’abord, qui joue le rôle titre dans ce film.
Séquences noir et blanc, cavalcade des nuages dans le ciel pâle du matin, peupliers frissonnants à l’aube, cri hystérique des canards sauvages, boue des sentiers et des feuilles d’automne odorantes, bancs de brouillards au bord de la Garonne, on ne connaît pas ici.
Oui Cédric, tu tiques mais c’est ainsi : à Guam ni automne ni hiver, nul été même, tout passage est aboli, point de matinée ni de soirée : soleil1, soleil 2, soleil3. La noblesse du drapé des saisons s’ajustant les unes sur les autres, la grâce du matin fuyant sur ses escarpins quand dans tous les jardins de France sonne l’heure de midi, rien de tel à Guam. Comme au cinéma Majestic, le temps est celui du film, la durée de ton séjour, point. Guam propose des packages d’éternité, à des prix mirifiques. 48 heures extatiques pour Pépère.
Hors du temps, Guam ciseaux, Guam couteau, Guam armure lumineuse qu’on astique.
Mon Cédric, le soleil ici, sache-le, est électrique. Il est là -haut, toujours au plus haut point du ciel même quand il descend pour se planquer derrière le bocal de la mer (personne n’oserait appeler ça « Horizon »).
Bref, le soleil, inusable, est branché sur batterie en permanence, on le débranche la nuit, on le rebranche le matin. La technique est au point, ça fonctionne simplement, sans fioritures romantiques, inutile d’y adjoindre les « Heures » et leur cortège antique au costume suranné. « Soleil » est efficace tel quel, il cogne dur, à la régulière, seul sur le ring, en string de lumière.
La chaleur est fantastique. Au milieu du jour, tu te promènes chancelant sur la plage, tu titubes, un pic à glace dans le coeur.

Le « Crépuscule » cette chose répugnante qui chez nous se transforme en sirop tout de suite, nous est, à Guam, épargné. « Soleil » (c’est ainsi qu’ils appellent le cerceau de feu rouge vibrant) descend cran par cran dans la mer onyx sans se liquéfier ni transformer l’horizon en confiture.
« Soleil » descend il descend allez un dernier coup de cric voilà il y est presque et au moment de toucher la surface du miroir rutilant boum fini on ferme boutique c’est la nuit.
A l’aube, on remettra l’installation en place, mécanique bien verrouillée dans le ciel.
Que je te parle du « Ciel » de Guam. Encore un mot qui ne convient pas.
C’est là aussi un truquage de théâtre. Pour faire vrai, ils imbriquent « Soleil » dans une masse compacte absolument unie, immobile, d’un bleu synthétique, insoutenable comme une âme colérique. Et ils nomment ça « Ciel ».
Ils ont poussé le réalisme jusqu’à y loger des « Nuages », écrasés les uns contre les autres ou tassés dans un coin du bocal, mais toujours pétrifiés. Chacun y a sa place, pour l’éternité.
Oui Cédric ils ne remuent pas, ils ne remuent plus.
Je crois qu’ils sont morts. C’est joli et abominable à la fois, Guam est le seul endroit au monde où l’on peut admirer des nuages à la rigidité cadavérique mais encore frais, c’est un spectacle féerique, un tantinet énigmatique.

Quoi encore ? Ah oui la plaque translucide juste en dessous du cerceau de feu rouge vibrant. Elle est mal ajustée on dirait, alors elle bouge tout le temps ils appellent ça des « Vagues ».
A travers la plaque de verre, on aperçoit des corps effilés, étincelants, vifs.
Ce sont des « Poissons », minuscules et fins comme du papier buvard. Leurs rayures larges, géométriques, ont les teintes soutenues et l’éclat frais des sushis.

Pardon, j’allais oublier un élément de ce décor chimérique : la pluie. Soucieux de vraisemblance, le metteur en scène a introduit les mots, magiques : « Il pleut » ; soudaines, 48 gouttes par jour crépitent dru, lourdes et tièdes. Elles se boivent à la becquée c’est l’enfance enfin pas loin, les sources, l’Espérance. On se croirait bégonia sous l’arrosoir de Fernand.
Juste devant la plaque de verre transparente, face à la plage, des concrétions architecturales anarchiques, hôtellerie d’un luxe vulgaire et pathétique. La nuit venue, encore tout pantelants de soleil, gantés d’ombre climatisée, les corps touristiques gisent, alignés dans l’obscurité soporifique de boîtes numérotées dans un ordre défiant l’arithmétique.

Toi mon Cédric excentrique amoureux du raffinement, n’en attends point ici. Bijoutier famélique épris d’esthétique, tu n’aimes, du monde et des êtres, que le joyau ésotérique qu’ils recèlent, le bijou tiède et mordoré de l’alcool de prunes et des femmes exquises et anémiques. Va à Guam, pour la déception poétique que les indigènes flegmatiques t’y préparent.

Sauf : les poissons justement. Si troublante leur entrée dans la fente étroite de l’eau. Leur corps s’y ajuste si exactement, il y a un truc, où est l’interstice ? Poisson où es-tu ? Eau où es-tu ? Seul l’élan subsiste, comme dans ce que l’on nomme « Amour ». Il a bien fallu un dieu pour créer ce mouvement si ténu, si uni et, n’est-ce pas, érotique, un petit peu.
Où encore, de l’élégance à Guam, s’impatiente mon avide Cédric ? Ah oui, bien sûr, regarde sur la plage. Les troncs des jeunes hommes japonais et des palmiers, si minces, incurvés comme des cils.
Les palmiers précisément : l’ombre large et calme de leurs feuilles sur le sable trop blanc, oui tu pourrais toi en goûter le rythme, pur. Ou celui des râteaux nocturnes qui dévêtent la grève de ses algues. Et sur cette île très catholique, les cloches des chapelles qui sonnent menu mais leur tintement s’efface vite et le silence ardent remet prestement son armure, clic clic.

Enfin, il y a les jeunes femmes japonaises. Squelettiques et graciles, légères comme des moustiques, elles dansent trottinent, sautillent en bikini autour des parasols et chaises longues. Elles se précipitent à deux copines sur des pédalos, crient gloussent, pépient, se trémoussent, comme au cirque font des poses acrobatiques et se prennent en photo avec leur appareil numérique.
Boulimiques et pourtant rachitiques ; irréelles, irritantes à force d’être presque entièrement nues et pâles, leur maigreur, seyante, accentue leur nudité.
Il le faut bien ! Hélas pauvre Cédric, c’est le hic, il faut se montrer héroïque, essayer de ne pas contempler ces ventres plats, ces nombrils exquis percés de bijoux maléfiques, ces fesses au dandinement dont les conséquences peuvent être dramatiques et qui impliquent, pour le moindre mâle encore tonique, des troubles psychologiques et des raideurs de derrick. Il faut détourner les yeux de ces poitrines plutôt pudiques mais qui, sans avoir l’air d’y toucher, nous éloignent quelque peu de la mystique d’un saint Jean de la Croix.

A ces corps aux appas emphatiques : les ongles des mains et des pieds teints d’une mosaïque de couleurs compliquées, la courbe des épaules d’une perfection catastrophique, les microscopiques perles de sueur à la naissance des seins! Tout ce tapage de beauté qui s’abat sur mon coeur à coups de trique !
Si je disposais de tout l’or des Sikhs, j’abriterais mon Brick à l’ombre des criques reculées de ces demoiselles asiatiques ; autour des anfractuosités anatomiques les plus secrètes, j’opérerais des cercles concentriques, ultimes préparatifs stratégiques avant des explorations méthodiques très peu métaphysiques.

Leur corps onirique est un drapeau où claquent les mots « Jeunesse » « Or » « Plaisir », les trois combinés, le tout secoué et bu à satiété en cocktail de mangue ironique.
Bien sûr l’ensemble est maquillé décoloré, trafic de la tête aux pieds mais elles respirent, transpirent : tout nous l’indique leur vie physique est très chimique, ce ne sont donc pas des poupées en plastique.
Quand minuit pique le ciel d’étoiles (à Guam toujours statiques), certaines de ces nippones lunatiques, à la morale élastique, partent sur la plage pour un pique-nique vaguement lubrique avec des autochtones à l’anatomie (et mon parler est euphémique) souvent magnifique.
Hélas ! La grosse créature molle et blême que je suis exerce sur leur jeune libido le même attrait qu’un concombre de mer crevé. C’est qu’elles ne me voient même pas, quand j’entre dans leur champ de vision, leurs yeux me transpercent, se portent au-delà de moi. Si tant est que j’appartienne pour elles au monde des vivants, mon existence terrestre leur est d’autant de prix qu’un pédalo rouillé.

Lorsque mon regard se fait trop appuyé sur un duo de jeunes volleyeuses, le leur, coquetterie cynique et suave, me répond. L’une s’adresse à moi avec un sourire ineffable dont je te traduis l’essentiel : « Toi la crapule ventripotente qui nous fixes avec des yeux d’épagneul à l’arrêt, ne vois-tu pas que nous appartenons à un autre univers galactique ? »
L’autre est plus engageante encore et son regard, moins elliptique, presque tendre à force d’être sadique, me réplique :
« Toi l’officier de marine à la retraite, toi l’immonde chose chauve et grasse à la carrure de mammouth décongelé, au lieu de nous reluquer avec tes yeux exorbités, va dévorer ton quartier de viande quotidien dans ta Steak house. Et que ton âme de boue s’éjecte dans un dernier rot bénéfique de ton corps abject pour se perdre dans la puanteur du sol graisseux jonché de débris de nourriture infecte et de cafards décomposés ».

Ah mon étique Cédric, les Steaks House de Guam! Comme ces jeunes filles à la plastique diabolique connaissent bien mon âme et ses lieux de prédilection ! Les « Maisons à Steak » : un décor aussi raffiné qu’un abattoir de la mer Baltique, des bières à la saveur d’urine de vache alémanique, des serveuses aussi mutines que les infirmières des goulags soviétiques. Et cette sympathique odeur de vieille sueur qui imprègne les vestes maculées du personnel comme les aliments pléthoriques et les mangeoires pantagruéliques dans lesquelles ils sont servis.
Un univers moins idyllique, plus chaotique mais très photogénique : celui des cuisines d’où montent des rougeoiements apocalyptiques, le feu gicle et le sang flamboie, celui des braises et des chairs qui palpitent ou des viandes qu’on pique sur de monstrueux grills aux lueurs métalliques. Des cris jaillissent, ceux des domestiques frénétiques dans ces Maisons du Sang aux oeuvres rythmiques. Des tranchoirs ruisselants, un liquide mauve tombe sur le sol goutte à goutte, plic plic.

Et puis!.
Et puis il y a les Culbutos.
Presque tous de noir vêtus, ils évoluent partout, sur les trottoirs, dans les restaurants, les cafés!.
Leur visage est vissé à une outre de chair gonflée aux limites anatomiques ; la soudure leur interdit toute flexion, la moindre rotation du cou est impossible, sinon, couic…
Cette outre au volume terrifiant repose sur deux poteaux mobiles.
Ce sont les « Obèses ».
Le Beau Dieu du corps a été enseveli vivant sous des monceaux de graisse. Une alimentation trop calorique, jamais de gymnastique et les voilà enclos dès le plus jeune âge et pour toujours dans une barrique de chair silencieuse.
Ils n’agissent pas, ils ne parlent pas : ils vieillissent. Toute autre activité leur serait fatidique. Oisifs, forcément. Un souffle, asthmatique, exhale quelques pénibles mots. Méconnaissable, informe, « Corps » s’est tu : ses mouvements sont avares, ses gestes laconiques.
Timide et solitaire, l’âme erratique remonte, dans les yeux ou dans un sourire : c’est leur élégance, discrète, mélancolique.
En dessous du « Visage », à partir de ce qui fut un buste, c’est du silence, organique. La pendule de leur coeur émet un faible tic tic. La chair par la chair rendue muette, murée en elle- même, prisonnière à perpétuité.
Transmués en culbutos, la graisse professionnelle sanglée dans un uniforme étriqué, les flics mêmes en prennent des allures tragiques.
Tu me trouveras bien caustique voire sarcastique mais observer d’un regard panoramique, sur les trottoirs éclectiques de Guam, ces chaloupes sombres qui tanguent et ruissellent de sueur ; voir ces monstres aux silhouettes paniques frôler les ombrelles apeurées des Japonaises frivoles qui se piquent de chic même sous les Tropiques et partent faire leurs emplettes de cosmétiques aux prix horrifiques comme si elles allaient au Prisunic de la rue Lepic! Découvrir les deux sociétés alignées et symétriques, d’un côté ces visages de crapauds buffles apathiques et ces nuques de taureaux transgéniques, de l’autre la blancheur immaculée des jeunes nippones énergiques et leur coquetterie clinique, leur féminité alchimique!Il me semble que je voyage au royaume des Ombres ou dans quelque conte mythologique.
La chair offrande chemine aux côtés de la chair angoisse ; les deux mondes sont bord à bord et la barque des morts frôle celle des vivants sans jamais la toucher, tant les deux univers sont hermétiques.

Quoi enfin, quoi surtout à Guam ? Eh bien, ce sont les « Enfants ». Des nuées d’enfants, un univers édénique pour eux, celui du rire et des jeux aquatiques.
Par le bonheur éblouis, les enfants, comme des igloos en plein soleil.
Hauts comme 3 mangues, arborant des bouées gigantesques aux couleurs claironnantes. Plus radieux que des icônes saintes, soucieux comme de vieux messieurs, avec ce plissement du front et ce froncement des sourcils caractéristiques de l’Enfance concentrée, absorbée dans son cosmos candide. Songeurs ou euphoriques, ils ne craignent ni le cerceau de feu rouge qui vibre en haut, ni la morsure du Temps.
Ils ne craignent rien. C’est la beauté, épique. Ils jubilent. Ce sont les rois de la plage, ses petits princes dorés et têtus, debout et fiers devant l’alambic amer. Boudeurs et comiques, ils caracolent partout, s’éclaboussent ou s’étouffent de rire en levant haut la tête vers le ciel implacable ; les anges altiers et despotiques de ce paradis de stupeur au sable laiteux et aux corps sataniques.
Les enfants de Guam : sais-tu ô Cédric leurs regards aux frissons d’écureuil sur la neige arctique, connais-tu le battement vif de leurs paupières, clavecin dissimulé dans une clairière?
Oui Cédric, mon Ondine virile, il est bien, en enfer, une prairie, au fond de la nuit une lumière blottie, toute petite, et, dans le trou noir du puits, tout en bas, quelque chose qui résonne comme un cantique.

Alors Cédric, si la vie ici à Tokyo te devient soudain odieuse, l’insignifiance des jours plus pesante qu’un sac de briques, file vite à Guam.
Quand on est seul, on y retrouve, hélas, l’affreuse musique de soi.
Il aura fortune faite le tour opérateur qui saura proposer aux solitaires une destination où ils ne seront plus escortés par eux-mêmes et où ils ne tomberont pas sous le coup de la loi inique qui enjoint de conjuguer à la tristesse de la solitude le supplice d’un tête-à -tête, exécré, avec son âme.

Mais qui pourrait, qui voudrait, au terme d’un pareil voyage, revenir d’une telle contrée accueillant les détresses esseulées ? Qui aurait le goût du retour après avoir séjourné dans un pays sachant se faire hospitalier à la douleur et qui, en hôte attentif, veillerait sur elle comme sur une compagne, unique?

René Jean

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