K – 7

[Histoire(s) – suite de Y – 2bis (ou K – 6ter)]

Les sots mettent du temps pour comprendre. Les intelligents pour ne pas comprendre.
Georges Perros – Papiers collés

Les lumières de Talby - Talby’s lights

Commencer à comprendre.
Toujours dans la lenteur. A mon rythme. Commencer à comprendre en joignant les pièces petit à petit. Doucement. Je dois être nul en puzzle mental. Je ferais un maigre inspecteur.

J’avais réussi à attendre, à faire durer le plaisir avant d’envoyer un email à Kei. Une réponse tardive à son premier mail « Mon adresse » dans laquelle je lui demandais, comme ça, ce qu’elle faisait ce jour-là , si elle allait bien. La réponse avait tardé à venir. Deux heures. Deux petites heures qui m’avaient paru interminables. Barthes dans la tête…
Elle était souffrante. Elle était rentrée à la maison pour se reposer. Elle avait accumulé beaucoup de fatigue ces derniers temps. Elle se concentrait beaucoup sur ses travaux. Elle avait cherché un boulot pour une brève période. Surtout, elle attendait son visa pour la France. La moitié du mois était arrivée, aucune réponse de l’ambassade ne lui était encore parvenue. Elle s’inquiétait.
Je m’inquiétais aussi. Déchirement: me réjouir de son obtention? me réjouir de son rejet? Si elle l’obtenait que pouvait-il advenir de l’ébauche de relation que j’essayais de concevoir? Si elle ne l’obtenait pas, quelle serait sa réaction vis-à -vis de la France? Là résidait bien le tournant de ce que je m’apprêtais à construire…

Envoie en cours…J’écrivis ma réponse aussitôt bien que je travaillais. Une pause me suffisait. Inquiétude: je voulais savoir ce qu’elle avait et je voulais lui faire part de ma préoccupation le mieux possible, lui envoyer un mail plein de tendresse pour lui témoigner de ma délicatesse.
 » 😯 Tout va bien? J’espère vraiment que ce n’est pas grave et que je pourrais te voir très bientôt. Prends bien soin de toi: soigne-toi et repose-toi. Je t’envoie plein d’ondes positives pour guérir. Bonne soirée. 😉 « 

Mon Talby!Je quittais le travail, je prenais le train, j’écoutais ma musique, je montais sur mon vélo… tout du long, je ne sortais pas mon portable. J’attendais. Je savourais le plaisir du moment que je m’étais fixé pour regarder mon portable, à la maison. Je rentrai chez moi, tard, comme d’habitude, mon portable ne clignotait pas comme je m’y attendais. Une diode de la couleur de mon choix émettait un puissant flash en fonction de la nature des informations qui parvenaient: les amis, le boulot, un appel, un email et même selon les personnes si je le souhaitais. Il restait éteint. Certes, un éclat jaune s’allumait de temps en temps mais le scintillement rose que j’attendais ne venait désespérément pas. Il ne voulait pas se déclencher. Il restait éteint. Eteint!

La discussion avec Mathis le samedi précédent résonnait de nouveau dans ma tête:
– Je vais arrêter d’aller vers elle. Je vais attendre.
– Pouah! J’attends de voir! Y arriveras-tu?
– Je vais attendre qu’elle me relance.
– Mais elle ne te relancera pas! Elle est japonaise!
– Je vais attendre!

A m’écouter, une grande détermination m’animait. Je savais pourtant au fond de moi, que dans une situation comme ce moment où elle ne se sentait pas bien, je ne resterais pas aussi ferme, que j’étais malléable et que je ne saurais résister.

La confirmation que ma résolution ne tiendrait pas vint le lendemain. Je piétinais sur place. Mon portable se vêtait de jaune, de bleu ou de rouge mais refusait le rose… Le rose ne lui allait plus et ne voulait plus s’en affubler. Je râlais. Je maugréais. Mon flipper cérébral relançait une partie. Je me trouvais des excuses… « Mais oui, elle a peut-être essayé de m’envoyer une réponse via son ordinateur et avec le filtre sur mon portable, je n’en reçois aucun… » N’y tenant plus, vers 17h, j’envoyai un autre mail.
Envoyé! « Tu as reçu mon mail d’hier? Tu sais, je ne peux pas recevoir d’email venant d’ordinateur sur mon portable.
Tu vas mieux?
Tu es libre demain soir?
😳  »

Pas de rose. Les interrogations et autres hypothèses fusaient dans mon crâne, traversaient mon corps, labouraient mon coeur, vrillaient mon âme. A nouveau… Mais cette fois-là , il ne s’agissait plus de déterminer l’instant adéquat pour placer une phrase importante, il s’agissait de comprendre. Dans mon appartement, pendant ma journée de travail, durant mes pauses, du fond de ma solitude attisée, je me posais cette question à laquelle je ne pouvais obtenir de réponse: « Pourquoi? » Ne pas répondre ne pouvait lui correspondre. Impossible! Je ne parvenais pas à le croire. J’avais jeté mon dévolu sur une telle personne? Impossible! Je faisais confiance à mon instinct et aux coïncidences, ce ne pouvait être une telle personne! « Mais pourquoi?! » Etait-elle encore plus malade? Devais-je envoyer un autre email? Je repassais dans ma tête chaque mot de mes deux emails. Il n’y avait aucun doute: j’avais dit ce que je voulais dire, je n’avais rien oublié, je n’avais commis aucune faute ou dit de remarques déplacées. Je devais attendre. « Mais alors pourquoi?! »
Attendre… l’enfer de l’existence! Attendre… position quelque part entre l’immobilité et l’espoir! Attendre… comme de vivre une rupture! Attendre… et ne rien attendre de l’autre! Attendre… et savoir attendre!

Je l’aperçus le lendemain fortuitement. Trop heureux de cette circonstance, je fonçai pour savoir.
– Mais pourquoi tu ne m’as pas répondu?
– Ca n’a pas marché!
– ???
– Je n’arrivais pas à t’envoyer d’emails.
– Je me demandais vraiment ce qui se passait. Je savais que tu ne pouvais être ce genre de personne. J’ai été très surpris.
– Regarde, j’ai écrit…
– Et bien envoie-le maintenant.

Je restais très perplexe sur l’explication que, d’ailleurs, je ne croyais pas. Je restais persuadé qu’elle avait reçu d’autres emails entre temps, qu’elle en avait envoyé… le fait qu’elle n’ait pas pris le temps de me répondre – pour une raison que je ne connaîtrai sans doute jamais – resterait une incompréhension pour longtemps.
En lisant l’email que je recevais devant elle, ma proposition de dîner pour le soir même tombait à l’eau. Elle ne pouvait pas. Elle dînait avec des amis.
– Voyons-nous un soir de la semaine prochaine alors.
– Oui.
– Hmm… lundi je ne peux pas… mercredi non plus… mardi?
– Mardi? Oui, ça va.
– Où veux-tu aller? Dans quel quartier? Tu choisis le quartier, je choisis le restaurant.
Daikanyama.
– Daikanyama… Daikanyama… hmm… ok, je sais où on ira dîner!
– Et bien… Rapide!
– Ca dépend pour quoi…
– Comment?
– Non, non… rien! J’aime beaucoup Daikanyama et ça fait quelques temps que je n’y suis pas allé. On va faire une balade avant le dîner?
– Ok.
– On peut se retrouver vers 17h. On se balade. Et on dîne vers 19h, 19h30.
– Bonne idée.

J’avais au moins mon prochain dîner avec Kei. Une lueur d’espoir. Une occasion de croire s’allumait en moi, au fond de mon coeur, un lieu bien plus lumineux que le scintillement rose de mon portable, un endroit qui se réchauffait. Je me considérais heureux et décidais de passer l’éponge sur toute cette attente insupportable. Oublier comme salut de l’âme et repos de l’esprit…

[à suivre]

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4 comments

  1. Il va falloir attendre encore un peu Sup’! 😉
    Tout est déjà  écrit mais en cours de récriture! Je vais publier tous les 3/4 jours, le temps que les lecteurs digèrent chaque épisode…

    Merci 😀

  2. Je n’ai pas le temps de passer souvent… Heureusement 😉

    Bien hà¢te pareil de découvrir les aventures trépidantes (ou trépignantes 😛 ) d’élinas !

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