K – 2ter

[Histoire(s) – suite de K – 2bis]

Grâce à vous, une robe a passé dans ma vie.
Edmond Rostand – Cyrano de Bergerac

Le restaurant “Le Bretagne�? - Tokyo– Qu’est-ce que tu ne voudrais pas faire?
La question retour à la mienne ne s’était pas faite attendre et m’apparaissait pertinente. Comme issue de l’esprit vif et perspicace d’une personne qui a déjà eu affaire à différents types de personnes, de public. Travailler pour un service-client, comme elle me l’avait avoué, cela aide à développer un esprit réactif.
Estomaqué par la question, il me fallait la répéter plusieurs fois à haute voix, pris de court. Les neurones se mettaient en chantier. « Allez, sortez-moi un truc les gars! Allez! Me marier? Non, je ne peux pas dire ça d’entrée, ça créerait un froid. Avoir des enfants? Non, ça non plus. Trop radical, trop extrémiste. » Fallait le faire pour avoir de telles réponses quasi instinctives suite à la demande: qu’est-ce que tu ne voudrais pas faire?…

– Hmmm… Me retrouver seul, sans mes amis.
La réponse avait tardé à venir et ne me semblait pas des plus ad hoc même si l’idée de me retrouver sans amis fait partie de mes cauchemars les plus atroces, comme d’être dévoré par un loup féroce ou d’être enflammé avec un lance-flammes. La fatigue accumulée depuis plusieurs semaines, à force de sortir tous les soirs, de me coucher à des heures indues tous les soirs ne m’aidait pas à répondre comme je souhaitais. La présence de Kei me faisait surfer sur la crête du tsunami de mes émotions mais mon cerveau ne fonctionnait pas comme je voulais. L’excitation distillait l’adrénaline mais je n’étais pas à 100%.

– Et toi?
La partie verbale était lancée. Sur plusieurs sujets, nous nous succédions pour trouver des réponses à cette question qui me paraissait de plus en plus judicieuse. Mais pour un premier échange (y en aurait-il d’autres?), pour ce premier rendez-vous (y en aurait-il d’autres?), nous n’avons pas franchi beaucoup de limites, nous nous observions. Timidité.

– Quelle est la chose que tu préfères?
A nouveau, je répétais la phrase. A nouveau, je relançais mes neurones pour activer le processus de réflexion.
– Hmmm… les gens! Bien sûr, il y a la photo, mais les gens, j’adore! C’est tellement fascinant! Quand je suis dans la rue, je regarde tout et partout. Les beaux, les moches, les bien sapés, les mal sapés, les extravagants, les timides, les fiers, les visages, les mains, les chaussures… le bipède est fabuleux! T’as pas envie d’une crêpe au chocolat?
La pièce venait d’être inondée par un parfum de chocolat qui fondait sur une crêpe, ailleurs qu’à notre table. La gourmandise primait sur la satiété, le besoin de théobromine sur l’estomac repu. Vite, vite! Prendre une dose de cacao! Réaction en chaîne, la table voisine apercevant la crêpe « chocolat grand-mère » à notre table commanda la même aussitôt.

Kei se mit à parler de chiens. Elle venait de générer un suspense infernal en réfléchissant, en hésitant… « une déclaration? un élément ultra perso? » m’étais-je stupidement imaginé… Non, c’était juste qu’elle aimait les chiens. Je ris, surpris et libéré de ma tension. « Les chiens?… Ah moi, c’est plutôt les chats… » « Damned, une différence importante! » me disais-je.

Deux heures et demie venait d’un seul coup de s’écouler. Je n’avais rien vu. Envolées qu’elles étaient. Il fallait partir. Pas envie! Il fallait rentrer. Seul! Sachant que nous partions dans deux directions opposées à la gare, je voulais prolonger ces minutes ne sachant si elles étaient les premières ou les dernières.

Encore assis mais au moment de me lever:
– Kei, j’adore tes mains. Ecrevisse.
– Mes mains? Avec leurs doigts oblongs?!
– Oh oui! Justement! Longs et fins.
Ecarlate.
– Merci dit-elle en manipulant ses mains, ses doigts, un geste que j’eusse aimé faire plus que tout au monde.

Nous nous sommes levés, la fin approchait.
Je voulais figer le temps. Je voulais empêcher la planète de tourner. Je voulais être.

– On peut passer à Shabu-ya? Je dois faire une réservation et je voulais te montrer le restaurant. On en avait parlé en même temps que le Bretagne.
Hochement de tête.

– Ah, konbanwa monsieur!
– Je voudrais réserver une table pour 15 personnes le 20 juin. Mon amie peut visiter le restaurant pendant ce temps?

Kei disparaissait pendant que je réservais.

En repartant vers ce lieu maudit de la séparation qui s’annonçait, en voyant ce temps qui s’amenuisait et dont je voulais transformer les secondes en heures… étirer… distendre… encore… plus! En repartant donc, je prononçais les derniers mots:
– Cool hein ce resto?
– Ah oui! Et le personnel est adorable.
– Oui, ils me connaissent bien et ils me remercient grandement de venir souvent, généralement bien accompagné. Euh… en quantité!

Marcher le plus lentement possible sans que cela se voit. Je me mis à rire.
– Qu’est-ce qu’il y a?
– Non, je pensais à un truc en voyant cette salle de jeux.
– …
– J’aurais voulu faire des purikura. J’adoooore les purikura! J’en ai plein à la maison! Faudrait qu’on en fasse tous les deux.
– Oui, d’accord.
Rire de Kei

La gare était là . L’autel du supplice venait de sortir du sol, brusquement. Je comptais les gestes qui restaient avant l’immolation aux dieux des chemins de fer. Passer les portillons. Descendre le couloir. Arriver sur le quai. Attendre le train.

– Ah, le tien est avant le mien.

J’allais la regarder partir. Elle entra. Debout, une main accrochée à une poignée, l’autre se leva au niveau de la poitrine et fit des oscillations du poignet pour me saluer. Le train l’emportait.

[à suivre]

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7 comments

  1. « Prolonger des adieux ne vaut jamais grand chose ; ce n’est pas la présence que l’on prolonge, mais le départ. »

    Elisabeth Bibesco

    😉

  2. Ha ha! Merci pour la citation Maru! C’est exactement ça! Elle aurait pu figurer en tête de cet article, à  la place de Cyrano! 😉

  3. Le mec, non seulement il est maso mais en plus il est sadiiiique… Quels suspense Damned !!! 😀

    La dernière qui m’a demandé ce que je n’aimerais pas à  la première rencontre… Je suis avec depuis 20 ans 😛

  4. 😆
    Tu n’es pas au bout de tes attentes et de tes surprises.
    Un immense merci pour tous tes commentaires au fil des épisodes.

    20 ans, mes respects. 😯

  5. Alors là … va falloir t’expliquer mon petit Linou…
    J’attends de pied ferme la suite… comme beaucoup d’autres j’imagine!
    Très beau « récit », plein de retenues d’un côté et de dévoilement de l’autre.

  6. Merci christelle. Ca fait plaisir!

    La suite Ludo? Mais elle est déjà  là ! T’es encore en retard! 😆
    Merci pour tes commentaires!

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